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Interview 06.11.2017

"Ne perdons pas de vue les risques que notre politique monétaire fait courir à la stabilité financière"

Interview avec le quotidien français "Les Échos" dans sa version intégrale, publiée sur lesechos.fr.

Propos de Jens Weidmann recueillis par Isabelle Couet, Guillaume Maujean und Virginie Robert.
Traduction: Deutsche Bundesbank

Comment voyez-vous les initiatives européennes d’Emmanuel Macron ? La gouvernance de la zone euro est un point conflictuel avec les Allemands…

Je ne pense pas qu’il s’agisse là d’un point conflictuel. Le président Macron soulève des questions très importantes et il a l’appui de ses alliés allemands sur l’objectif qui est celui d’une zone euro plus stable. Mais avant de discuter les détails, il convient de se mettre d’accord sur les points importants. Ce qui importe, c’est qu’Emmanuel Macron suscite le débat.

Quels sont les points importants ?

Il faut surtout faire les choses dans le bon ordre : parler de partage de risques, de budget commun ne doit pas être un objectif en soi. Il faut d’abord discuter quelles fonctions ou responsabilités sont mieux servies au niveau européen plutôt qu’au niveau national. Il y a en effet des domaines qui nous affectent tous, comme la préservation de l’environnement ou la protection des frontières, qui peuvent exiger un transfert de compétences au niveau européen. Définissons les fonctions, expliquons aux gens pourquoi il est nécessaire de les gérer en commun et quels avantages ils en tirent, sans oublier non plus le principe de subsidiarité.

De surcroît, je pense que la force de l’économie européenne vient de la force de ses membres. Il faut que chacun mette sa maison en ordre. En France, avec Emmanuel Macron, nous trouvons un partenaire qui s’occupe aussi de ses propres affaires. Ce que nous voyons nous paraît impressionnant, que ce soit la rapidité de la mise en place des réformes ou leur envergure. L’Europe va également en profiter, même si les effets de ces réformes ne se feront ressentir qu’à moyen terme.

Quel rôle assigner à l’avenir au Mécanisme de stabilité européen (MES). Sera-t-il toujours utile quand la crise sera derrière nous ?

Il faut non seulement le garder mais aussi le renforcer. Le rôle du FMI en Europe s’amenuise. Or, nous avons mis sur pied une institution dont la seule existence réduit les risques de crise, du moins tant qu’elle ne crée pas d’incitations contraires. J’estime que le MES devrait avoir plus de poids dans la supervision budgétaire, ce qui aiderait à mettre fin au conflit d’intérêt qui est inhérent à la Commission européenne. En effet, elle est en même temps une institution qui fait de la politique et doit être un arbitre impartial en ce qui concerne les règles budgétaires. Je suggère que le MES soit en charge d’analyser la situation des finances publiques des Etats membres, de préférence sur la base de règles plus simples et plus claires. À mon avis, il devrait aussi être l’institution chargée de coordonner les restructurations de dette des Etats quand nécessaire.

Institutionnaliser les faillites d’Etat ne risque-t-il pas d’effrayer les marchés ?

La question décisive est plutôt de savoir s’il est possible dans l’Union monétaire d’exclure avec certitude qu’un Etat se retrouve en situation d’insolvabilité. Je ne pense pas que cela peut être exclu tant que les Etats membres sont souverains en matière de politique financière. Par conséquent, les Etats membres sont responsables de leur propre dette. Nous devrions donc prendre autant que possible des mesures pour qu’un tel événement ne déstabilise pas l’Union monétaire. Ces mesures créeraient des perspectives fiables pour les investisseurs en respectant le cadre d’une économie de marché. Je propose donc d’inclure dans les conditions du prêt de MES que la maturité de la dette soit automatiquement prolongée lorsqu’un pays demande un programme d’aide. Un prolongement de 3 ans permet de se donner du temps pour établir un diagnostic de la solvabilité d’un Etat et empêche que le contribuable assume la responsabilité des créanciers privés. Cela augmente aussi considérablement la capacité du support effectif du MES, étant donné qu’on a besoin de beaucoup moins de moyens.

Des idées circulent, comme les obligations indexées sur le PIB ou la titrisation des dettes souveraines…

Le premier outil est intéressant car en cas de ralentissement économique l’Etat supporte moins de risques financiers. Cela peut renforcer la stabilité budgétaire et financière. La Banque de France a discuté cette idée qui mérite d’être évaluée. Mais ce type d’instrument est plus complexe et risqué que les obligations à taux fixe et les acteurs sur les marchés financiers doivent être capables de porter ces risques. En plus, cette proposition suscite encore de nombreuses questions. Cela vaut aussi pour le projet de titrisation. Son but est de créer des actifs sûrs. De toute façon, la condition préalable pour que la dette souveraine soit sûre est que le budget soit soutenable. Et ce projet ne doit pas conduire à une mutualisation de la dette par la petite porte et devrait être réalisé par le marché lui-même.

Le 26 octobre, la BCE a décidé de réduire ses achats de titres mais sans donner de date de fin à son programme. Ce point dessine-t-il une ligne de fracture au sein du conseil ? 

S’il y a eu un désaccord sur la question d’une date d’expiration, il faut surtout souligner qu’il y a eu un consensus général sur l’analyse de la situation économique qui est jugée plutôt positive. Nous sommes davantage convaincus de pouvoir ramener l’inflation vers l’objectif de moyen terme. Nous sommes également d’accord sur le fait qu’une politique monétaire expansive demeure nécessaire. Et je voudrais souligner que le stock de dette acheté par la BCE ne va pas décliner même si les flux d’achats se réduisent à zéro parce que nous réinvestissons l’argent des titres qui arrivent à échéance. Cela maintient un stimulus monétaire extraordinaire.

Pensiez-vous que sortir de cette politique exceptionnelle prendrait autant de temps ?

D’un point de vue technique, je ne vois pas d’obstacle majeur à un retour à la normale monétaire. Mais, dès le début du programme, j’ai alerté sur le risque que nous serions confrontés, à un moment, au fait que les marchés financiers et les Trésors publics se seraient peut-être habitués aux taux historiquement bas. En tout cas, nous ne devrions pas perdre de vue les risques de cette phase d’accommodation monétaire exceptionnelle, par exemple pour la stabilité financière. 

Est-ce que vous vous attendez à un changement de stratégie de la Réserve Fédérale américaine une fois que son nouveau président sera nommé ?

Je ne m’attends pas à un changement de stratégie de la Fed. Mais il est clair que la Fed se trouve dans un cycle différent du nôtre. Elle est à un stade plus avancé et normalise sa politique avant nous, ce qui a évidemment un effet sur les marchés de capitaux mais aussi sur les marchés des devises. Si cela a des implications sur la formation des prix dans la zone Euro, nous réagirons.

Pensez-vous qu’il faille élargir le mandat de la Banque centrale européenne ?

Il circule plein d’idées sur ce qu’on pourrait ajouter à la stabilité des prix, par exemple la stabilité financière, la répartition équitable des revenus et du patrimoine, la décarbonisation … Vous confieriez alors à la banque centrale de faire des jugements de valeur qui sont très délicats et qui relèvent de la compétence des Parlements. Cela serait en conflit avec notre ordre démocratique et menacerait l’indépendance des banques centrales. Elles sont, pour des bonnes raisons, soumises à un mandat restreint. En plus, avec un mandat élargi, il serait beaucoup plus difficile d’évaluer si nous avons atteint nos cibles. La stabilité des prix est un indicateur simple. Contentons-nous d’un seul objectif.

La crise en Catalogne peut-elle déstabiliser à nouveau la zone euro ?

Personne ne peut exactement prédire ce qui va se passer, mais je ne crois pas qu'il y ait une escalade telle que cela déstabilise l'Union monétaire. Il existe toutefois un risque que ce conflit pèse sur les perspectives économiques de l’Espagne. J’espère néanmoins que les responsables parviennent à une solution politique qui réconcilie les citoyens et préserve le dynamisme économique de la région et du pays tout entier.

Le mandat de Mario Draghi prend fin dans deux ans. Êtes-vous en campagne pour lui succéder ?

Non je ne suis pas en campagne, je suis un banquier central, pas un politicien. Je suis très heureux d’être à la tête de la Bundesbank. Il est beaucoup trop tôt pour discuter de la succession de Mario Draghi. 

Mais la présidence de la BCE doit-elle revenir à un Allemand ?

Arrêtons avec ces débats stériles. Le débat sur la nationalité du président de la BCE ne mène nulle part. Nous ne devons exclure aucune nationalité. Autrement, ce serait la meilleure façon de miner l’acceptabilité de l’Union monétaire dans les différents pays européens.

Que pensez-vous des réformes Macron concernant le marché du travail en France ?

D’une façon générale, je ne rentre pas dans le détail des réformes nationales. Mais l’approche qu’il a choisie me paraît prometteuse et est une contribution importante vers la diminution du chômage structurel. Cette approche est celle de la flexisécurité, qui flexibilise le marché de l’emploi tout en protégeant mieux les individus. C’est un peu ce que nous avons fait en Allemagne il y a déjà quelques temps. Cela nous a aussi aidés à mieux faire face à la crise que d’autres pays et à mieux absorber le choc. En outre, l’expérience a montré que l’idée de réduire les coûts non-salariaux et de les financer plus largement avait aussi des effets positifs sur la performance économique et l’emploi.

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Dr Jens Weidmann

Entretien Jens Weidmann,
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