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Interview 19.05.2018

"L'économie allemande se porte très bien"

Version complète de l'interview avec Funke Mediengruppe et Ouest-France

Propos de Jens Weidmann recueillis par Kerstin Münstermann, Jörg Quoos et Sébastian Vannier.

Monsieur Weidmann, la BCE détient déjà 2,4 billions d'euros dans son bilan issus de ses achats de titres controversés. Quand mettra-t-elle fin à ce programme risqué ?

Les achats de titres se poursuivront jusqu'en septembre au moins. Le Conseil des gouverneurs de la BCE en a décidé ainsi. Mais les marchés s'attendent à ce que les achats ne soient pas réalisés au-delà de la fin de cette année. Cela me semble tout à fait plausible, car la conjoncture dans la zone euro est particulièrement favorable et les capacités de production sont désormais fortement sollicitées. Les dernières prévisions de la BCE indiquent qu'en 2020 le taux d'inflation dans la zone euro sera de 1,7 pour cent. À mon avis, cela correspond bien à notre définition de la stabilité des prix.

Cette mesure devrait alors bientôt être annoncée. Attendez-vous prochainement une telle décision du Conseil des gouverneurs de la BCE ?

Je n'émets pas de pronostic quant à une décision du Conseil des gouverneurs, mais je pense qu'il serait raisonnable de rapidement clarifier la situation et d'annoncer une date pour la fin du programme d'achats.

Quelle sera la suite ? Assisterons-nous à une hausse des taux directeurs ?

Actuellement, nous continuons d'appuyer sur l'accélérateur en matière de politique monétaire parce que la part de titres dans notre bilan ne cesse de croître. En outre, le Conseil des gouverneurs de la BCE a déclaré que les taux directeurs n'augmenteront à nouveau que bien après la fin des achats nets. La politique monétaire restera donc expansive pendant quelque temps encore et le chemin du retour à la normale sera très long. Mais cela signifie aussi que la politique monétaire n'aura jusqu'à nouvel ordre pas beaucoup d'eau sous la quille pour pouvoir réagir aux futures récessions et crises.

Comment jugez-vous les mesures du point de vue actuel ?

Je considère que les achats de titres souverains sont et demeurent un instrument d'urgence pour éviter le risque d'une déflation. Dans ce contexte, je ne doute pas de l'effet des achats, ils ont certainement soutenu l'évolution des prix. Mais je m'inquiète des effets secondaires. L'Eurosystème est ainsi devenu le principal créancier des États, ce qui efface la frontière entre la politique monétaire et la politique financière.

Le Président français, Emmanuel Macron, est passé à l'offensive en soumettant des propositions par exemple pour un budget propre de la zone euro. Que pensez-vous des propositions françaises ?

Le Président Macron a donné un nouvel élan à la discussion sur la politique européenne, ce qui est une bonne chose. Quant au fond, je considère qu'il est important de maintenir l'équilibre entre responsabilité et action et de promouvoir ainsi une politique responsable dans les États membres. Cela ne convient pas que les pays puissent continuer de décider au niveau national mais que les conséquences financières de leurs décisions soient de plus en plus supportées par tous les États. Je pense qu'il serait judicieux de tout d'abord trouver un accord sur les tâches communes à accomplir au niveau européen et ensuite de nous accorder sur leur financement. Discuter au préalable de l'argent reviendrait à mettre la charrue avant les bœufs. 

Quelles sont les tâches pouvant être mieux résolues au niveau européen que national ?

Le Président Macron a cité les mots-clés pertinents : par exemple la protection des frontières extérieures, une approche commune dans la politique migratoire, le développement des réseaux digitaux ainsi que les programmes d'échanges pour élèves et étudiants. Des mesures visant à créer une base d'imposition commune sont elles aussi utiles, mais elles ne doivent pas aboutir à une élimination de la concurrence entre les pays. En effet, des différences dans la charge fiscale peuvent aussi signifier que l'infrastructure ou d'autres prestations étatiques varient d'un pays à l'autre. En principe, nous devrions transférer des tâches au niveau européen si elles sont ainsi mieux accomplies qu'au niveau national.

Vous saluez donc la démarche de M. Macron ?

Oui, et je pense qu'il est très important d'avoir, en la personne du Président Macron, un partenaire qui cherche le dialogue avec l'Allemagne et voudrait donner des impulsions. Cela ne signifie toutefois pas qu'il faut accepter telle quelle chaque proposition.

Mais la politique européenne est gagnante-gagnante ...

C'est justement la raison pour laquelle ces propositions devraient être soigneusement discutées. L'objectif commun est de renforcer l'Europe et de préserver l'Union monétaire en tant qu'union de stabilité. Avec le maintien de la souveraineté nationale, il incombe surtout aux États membres de renforcer l'Europe en se dotant par exemple de finances publiques solides et en rendant leur économie performante. Mais je perçois aussi des domaines dans lesquels nous devrions poursuivre le développement de solutions européennes.

Par exemple ?

En ce qui concerne l'union bancaire, beaucoup de facteurs plaident en faveur d'une garantie européenne des dépôts, puisque la surveillance et la résolution bancaire s'effectuent déjà au niveau européen. Cet argument n'est toutefois valable que pour les nouveaux risques dans les bilans des banques et non pas pour les charges anciennes. Celles-ci doivent être réduites au préalable et il faut s'assurer pour l'avenir que des banques se rendent trop dépendantes de la prospérité de leur pays d'origine en détenant d'importants stocks de titres souverains.

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, souhaite que tous les pays de l'UE adoptent l'euro le plus rapidement possible. Que pensez-vous de ce plan ?   

Cet objectif est défini dans les traités européens. Mais la crise a rappelé à quel point une convergence économique durable était importante pour que l'Union monétaire fonctionne sans heurts. En effet, la BCE poursuit une politique monétaire unique pour les pays membres de la zone euro. Elle coud – au sens figuré – un manteau de taille moyenne. Mais si l'un a besoin d'une taille XXS et l'autre d'une taille XXL, les deux sont finalement insatisfaits.

Que cela signifierait-il si la Roumanie et la Bulgarie introduisaient l'euro dans un avenir proche ?

Comme je l'ai dit, l'euro ne devrait être introduit en Roumanie et en Bulgarie que si la convergence est atteinte de manière durable et des conditions-cadres fiables prévalent. L'état d'avancement sur ce chemin fait actuellement l'objet d'évaluations régulières.

Venons-en aux prévisions conjoncturelles pour l'Allemagne. Le ralentissement actuel n'est-il qu'un léger fléchissement ou y a-t-il un risque de grave récession ?

Des facteurs exceptionnels comme l'épidémie de grippe ou les grèves dans l'industrie ont légèrement freiné la croissance au cours du premier trimestre. Mais la dynamique économique fondamentale en Allemagne demeure intacte. L'emploi continuera de croître et de plus en plus de pénuries se font ressentir, en particulier dans le secteur de la construction. Mais cela ne signifie pas qu'il n'existe pas de risques.

Quels risques voyez-vous concrètement ?

Par exemple le risque que le conflit commercial avec les États-Unis s'envenime. Cette crainte affecte déjà le moral des entreprises et une escalade du conflit pourrait sérieusement affecter l'évolution économique.

À quoi correspondrait une telle escalade ?

À une amplification de plus en plus importante de restrictions commerciales par le biais de droits de douane et de mesures de rétorsion. 

Répondre à des menaces de surtaxes par des contre-mesures tarifaires est donc une mauvaise stratégie ?

En fin de compte, une guerre commerciale ne connaît que des perdants. L'objectif doit être de supprimer des barrières commerciales et non pas d'en créer de nouvelles. Le Président Trump se plaint précisément de barrières dans le commerce international et mentionne des points qui méritent d'être discutés, par exemple en ce qui concerne la protection de la propriété intellectuelle ou l'accès au marché chinois. Mais prétendre que les droits de douane sont trop élevés et donc décréter des surtaxes ne mène à rien. Nous devrions plutôt recourir aux mécanismes de règlement des différends mis en place par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et les développer le cas échéant.

Quelles seraient les conséquences d'une vague de surtaxes et de contre-mesures tarifaires ?

Les droits de douane décrétés jusqu'à présent auront pour conséquence que l'industrie de l'acier et de l'aluminium aux États-Unis perdra en compétitivité et que les consommateurs américains seront confrontés à une hausse des prix. Si ces droits de douane étaient également étendus aux importations correspondantes en provenance de l'UE, cela serait certes très fâcheux, mais ne mettrait pas fin à la reprise économique. La situation serait cependant toute autre dans le cas d'une guerre commerciale.

L'Allemagne a-t-elle une responsabilité particulière dans cette discussion ?

L'UE ne devrait pas se laisser diviser. L'Allemagne en tant que nation exportatrice a un intérêt particulier au libre-échange, mais d'autres pays européens exportent également dans le monde entier ou profitent indirectement de nos exportations. De nombreux fournisseurs des constructeurs automobiles allemands sont installés en Europe centrale et orientale.

L'Allemagne a de nouveau un ministre des Finances membre du parti social-démocrate SPD. Olaf Scholz a-t-il fixé les bonnes priorités dans le budget fédéral ?

Je considère que l'attachement à une politique budgétaire solide est opportun. Mais nous ne devrions pas oublier dans cette discussion que nous nous trouvons dans une phase de haute conjoncture qui ne nécessite pas d'impulsions supplémentaires pour stimuler l'économie. Il conviendrait plutôt de profiter de la situation favorable pour constituer des réserves en prévision de périodes plus difficiles. En même temps, il importe de renforcer les sites de production en Allemagne et d'améliorer les conditions-cadre pour les investissements privés. C'est surtout une question des priorités dans le budget, cela ne nécessite pas de nouvelles dettes.

À quelles mesures pensez-vous concrètement ?

Par exemple à une stratégie sur la manière de gérer l'évolution démographique qui, à moyen et long terme, va sensiblement freiner la croissance de l'économie allemande. Nous devons augmenter le taux d'emploi des femmes et nous poser la question de savoir si, compte tenu de la hausse de la durée de vie, l'âge de départ à la retraite ne devrait pas, lui aussi, être augmenté.

Pensez-vous qu'une prolongation de la vie active est politiquement réalisable ?

Pourquoi en Allemagne la question d'une prolongation de la vie active devrait-elle être exclue si des pays aussi différents que par exemple le Danemark et l'Italie ont adopté des systèmes qui, à juste titre, lient l'âge de départ à la retraite à l'espérance de vie ? En effet, compte tenu d'une durée de vie en hausse, un âge de la retraite constant signifie que si le niveau des retraites est maintenu, la génération des jeunes devra supporter une charge de plus en plus lourde. C'est une décision sociétale que l'on peut prendre ainsi, mais on devrait aussi être conscient des conséquences : les coûts du travail augmentent, l'emploi et la compétitivité reculent. 

Avez-vous, compte tenu d'un excédent budgétaire de 60 milliards d'euros, de la compréhension pour les demandes d'allègements d'impôts ?

Ce chiffre impressionnant se réfère aux recettes supplémentaires générées à tous les niveaux étatiques, à savoir dans la somme des années 2018 à 2022 et en comparaison avec l'estimation fiscale de mai 2017. La marge de manœuvre annuelle pour l'État fédéral est nettement inférieure et largement exploitée avec l'accord de coalition. Cela vaut d'autant plus que les excédents actuels sont également dus à la conjoncture favorable et aux taux d'intérêt bas. Les deux ne peuvent être maintenus indéfiniment. En même temps l'État devra faire face à des charges accrues – notamment en raison de l'évolution démographique déjà mentionnée. Il serait donc approprié de plutôt disposer de légers excédents budgétaires. S'il reste ensuite des marges, celles-ci pourraient être utilisées.

Nul autre que le président de l'association bancaire allemande considère que les banques de son pays sont en crise. Elles sont trop nombreuses et trop coûteuses. Qu'est-ce que cela signifie pour la place financière allemande ?

Examiner d'un œil critique sa propre situation et les modèles commerciaux existants est un pas important. Le système bancaire allemand est confronté à des problèmes structurels et différents défis, tels que l'environnement de taux d'intérêt bas, des exigences accrues en matière de réglementation ou l'émergence de nouveaux concurrents – par exemple les géants de l'Internet comme Amazon ou Apple.

Les banques sont-elles armées pour affronter une nouvelle crise potentielle ? 

Les banques sont aujourd'hui mieux armées en raison du fait qu'elles ont considérablement augmenté leurs fonds propres par rapport à la période d'avant la crise. Plus de fonds propres signifient qu'on dispose de plus de réserves pour combler des pertes éventuelles et augmentent la responsabilité des propriétaires des banques. Cela mène à une manière d'agir qui tient davantage compte des risques.

Mario Draghi ne sera plus président de la BCE à partir de novembre 2019. Qu'en est-il de sa succession ?

Ce n'est pas moi qui prends cette décision, c'est à d'autres que vous devez poser cette question. De toute façon, je suis d'avis que la discussion a commencé beaucoup trop tôt.

Êtes-vous donc prêt à prendre sa succession ?

Je pense que chaque membre du Conseil des gouverneurs de la BCE devrait apporter la volonté de participer à l'élaboration de la politique monétaire aussi dans un autre rôle.

Quels sont les défis qui attendent le nouveau président ?

Il ne s'agit plus maintenant de réagir face à la crise mais de faire retourner la politique monétaire en terrain plus connu et de définir la future stratégie en cette matière.

Quelles perspectives le nouveau président de la BCE devra-t-il adopter ? Celle du Sud, donc de l'Italie et de la Grèce, par exemple, ou plutôt celle du Nord ?

Ce qui est bien avec la politique monétaire, c'est précisément de ne pas devoir procéder à un tel choix, ce que par ailleurs nous n'avons pas le droit de faire. Notre mandat est d'assurer la stabilité des prix dans l'ensemble de la zone euro. La tâche du Conseil des gouverneurs de la BCE ne consiste donc pas à poursuivre une politique pour certains pays, et ce n'est pas une idée fixe de ma part, puisque le mandat de l'Eurosystème est inscrit ainsi dans les traités européens.

Sommes-nous au début d'une bulle immobilière ?

Selon nos calculs actuels, l'immobilier résidentiel dans les sept plus grandes villes d'Allemagne est surévalué en moyenne de jusqu'à 30 pour cent. Nous ne percevons toutefois pas de danger pour le système financier dans son ensemble, entre autres parce que les réglementations des banques en matière de crédits sont toujours nettement plus strictes qu'il y a quelques années et que les crédits immobiliers n'augmentent que d'une façon relativement modérée.

Un conseil aux épargnants frustrés : que puis-je faire avec mon argent ?

Vous ne pouvez pas vous attendre à ce que le président de la Bundesbank vous soumette des conseils en matière de placements. De toute façon, tout dépend de la situation personnelle : une stratégie de placements prudente pour une personne de 75 ans n'est pas la même que celle pour un jeune de 20 ans. Mais les règles éprouvées suivantes ne sont certainement pas mauvaises : un rendement plus élevé présente aussi un risque accru. Et on ne devrait jamais mettre tous les œufs dans le même panier.

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Entre autres, publié dans Westdeutsche Allgemeine, Hamburger Abendblatt, Thüringer Allgemeine et Ouest-France

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Dr Jens Weidmann

Entretien Jens Weidmann,
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