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Discours
Dr. Jens Weidmann Président de la Deutsche Bundesbank

Assurer l’avenir de l’Union monétaire

Discours à l’ambassade d’Allemagne

Paris | 27.10.2017

1 Introduction

Cher Monsieur l’Ambassadeur Meyer-Landrut,
Cher François Villeroy de Galhau,
Cher Christian Noyer,
Mesdames, Messieurs,

plusieurs légendes ont été tissées autour de la fondation de Paris. Selon les "Grandes Chroniques de France", ce fut Paris, citoyen de Troie, qui fonda la ville et qui, par conséquent, lui donna aussi son nom – tout comme Romulus aurait fondé Rome, Brutus la Bretagne et Francion la France.

D’après une autre légende, le voyage d’Hercule au jardin des Hespérides a donné lieu à la fondation de Paris. Lors de ce voyage, il fut accompagné par les Parrhasiens issus des montagnes d’Arcadie situées au cœur du Péloponnèse. Leur chemin les conduisit le long du pied de la butte Montmartre. Lorsqu’ils l’atteignirent, Hercule décida d’y installer ses compagnons et de leur donner le nom de "Parisiens".

Hercule était en route vers le jardin des Hespérides situé à Gibraltar pour y cueillir des pommes en or. Ceci était déjà le onzième des douze travaux que le roi Eurysthée lui avait imposés.

Après qu’Héra lui eut auparavant infligé la malédiction de la folie, Hercule tua sa famille. Pour expier ce crime, Hercule dut se soumettre aux services d’Eurysthée. Conformément à la gravité du crime commis, les travaux parurent d’abord irréalisables. Mais lorsqu’il atteignit le pied de la butte Montmartre, il avait déjà presque achevé ses travaux.

Paris rappelle donc tout ce qui peut être fait – et quel chemin a déjà été parcouru pour atteindre son but. Cette ville est par conséquent l’endroit idéal pour parler aujourd’hui de notre Union économique et monétaire.

Mesdames, Messieurs, l’unification de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale a été une vision politique. La paix et la stabilité sont considérées à juste titre comme les principaux acquis de l’Union européenne. L’unification de l’Europe s’est toutefois réalisée notamment par l’intégration des économies européennes. Même considérée en soi, l’intégration économique a atteint des résultats remarquables.

L’intégration économique renforce la prospérité à de nombreux égards : le libre commerce permet à chacun de se spécialiser dans les domaines où il est le plus performant. Des économies d’échelle peuvent mieux être mises à profit. Par ailleurs, un marché plus grand implique davantage de concurrence et stimule l’innovation et la productivité.

L’Union économique et monétaire a été jusqu’à présent le pas le plus courageux vers une intégration économique renforcée ainsi qu’une double promesse : des prix stables et une croissance économique durablement plus soutenue.

Il existe un large consensus sur le fait que la première promesse a jusqu’à présent été tenue. La crise financière et la crise des dettes souveraines ont toutefois ébranlé la zone euro dans ses fondements. Ceci a eu pour conséquence qu’aujourd’hui, beaucoup moins de citoyens estiment qu’il en va de même pour la seconde promesse. Les contribuables ont dû répondre avec plusieurs milliards d’euros des pertes de banques. Dans certains États membres, le taux de chômage a bondi à des niveaux inconnus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des institutions européennes et internationales ont presque rempli des fonctions gouvernementales de certains États. Et nombreux ont été ceux pour qui les fonds de sauvetage ont paru comme l’entrée dans une union de transfert – une union qui avait encore été expressément exclue avant le démarrage de l’Union monétaire.

Cela ne devrait toutefois pas nous faire oublier les gains de prospérité que nous a apportés l’intégration économique en Europe. Des études montrent que l’Europe est devenue plus prospère grâce à l’intégration économique – avec une augmentation estimée de la performance économique de 5 % à jusqu’à plus de 25 %.[1],[2],[3]

Et ce gain est largement réparti en Europe. Que ce soit en Allemagne, en France, en Espagne, en Italie ou en Grèce, le coefficient de Gini – une mesure souvent utilisée pour évaluer l'inégalité économique – ne dépasse pas la valeur qu’il avait atteinte au début du marché intérieur commun.

Beaucoup de personnes auront toutefois eu l’impression que les défis nés des crises étaient effectivement herculéens. Certains semblent même les avoir considérés comme insurmontables. Ainsi, certains commentateurs, notamment de l’autre côté de l’Atlantique, avaient prédit la fin de l’euro.

Il n’en a pas été le cas et cela aurait été, à mon avis, un désastre.

Il est vrai que nous menons souvent des discussions très controversées. Nous luttons pour parvenir à des solutions et des améliorations.

Et oui, tout le monde n’est pas toujours satisfait des résultats. Parfois, le mauvais chemin est pris et il faut corriger le cap. Mais je suis confiant, car à la fin, nous sommes tous unis par le même objectif : faire prospérer l’économie, coopérer sur une base de confiance, offrir des chances à tous et préserver une monnaie stable.

Mais nous devons être honnêtes : à l’avenir, la zone euro pourra encore être soumise à des épreuves en raison de crises régionales ou sectorielles. La maison européenne devra alors être suffisamment solide pour pouvoir affronter ce vent de face.

Où sommes-nous sur notre chemin vers une union monétaire durablement stable et prospère ? Je ne pense certes pas que, comme Hercule au moment de la fondation de Paris, nous avons déjà réalisé plus de 80 % du travail. Mais nous sommes déjà bien avancés sur notre chemin.

Prenons par exemple la situation sur le marché du travail : même si le taux de chômage dans la zone euro se situe aujourd’hui encore à un niveau légèrement plus élevé qu’avant la crise, le taux d’emploi est néanmoins au-dessus de celui de 2007. Aux États-Unis, ce taux n’a pas encore atteint de nouveau son niveau d’avant-crise.

Les réformes réalisées sur les marchés du travail des États membres font donc effet. Grâce à elles, davantage de personnes peuvent travailler qu’avant la crise.

Le modèle de réformes réussies du marché du travail est toujours le même : un marché du travail flexible accompagné par une protection des salariés dans des phases de chômage éventuel. Les réformes menées par le gouvernement français correspondent à ce modèle. Ce sont de bonnes nouvelles pour l’ensemble de la zone monétaire. En effet, l’Europe a un intérêt à une France économiquement forte.

Nous avons également obtenu quelques succès au niveau européen. L’union bancaire par exemple est une étape majeure vers un marché financier européen véritablement commun. Et elle promet qu’à l’avenir, ce ne seront plus les contribuables mais les investisseurs qui devront payer les pertes des banques.

Mais la crise a aussi soulevé la question suivante : une union monétaire dotée d’une politique monétaire commune, mais des politiques économique et financière décentralisées, sera-t-elle viable à long terme ? La disparition du taux de change requiert d’autres mécanismes d’adaptation pour amortir efficacement des chocs touchant des États membres. Certains pays ne sont pas parvenus à amortir ces chocs au cours de la crise. Entre autres en raison de doutes quant à la soutenabilité de leurs finances publiques, ils n’ont pas été capables de stabiliser leurs économies par une politique budgétaire expansive.

Une union monétaire basée sur une politique économique et financière autonome peut-elle durablement fonctionner ? Ou a-t-on besoin d’une vaste intégration de la politique financière pour amortir des chocs régionaux par des dépenses et des transferts communs ? C’est sur cette question que je voudrais maintenant me pencher.

2 Partage des risques au sein de zones monétaires

Mesdames, Messieurs, demain sera le 131e anniversaire du jour où la statue de la Liberté a été dévoilée à New York – un cadeau de la France aux États-Unis. L’histoire de la France et des États-Unis n’était certes pas exempte de rivalité. Mais elle est surtout une histoire de l’inspiration réciproque.

Ainsi par exemple, l’analyse la plus connue du système politique des États-Unis provient d’un Français, Alexis de Tocqueville – l’auteur de l’ouvrage "De la démocratie en Amérique". Et lorsque Victor Hugo réclama déjà en 1849 les États-Unis d’Europe, il s’était bien sûr inspiré du modèle des États-Unis d’Amérique.

Il est donc évident de se poser la question : l’Europe peut-elle tirer des enseignements des expériences des États-Unis ? Notamment, de quelle manière sont amortis aux États-Unis des chocs qui touchent particulièrement des États fédérés ?

La réponse peut paraître surprenante. Aux États-Unis, ce ne sont pas des mesures budgétaires. En premier lieu, ce sont des formes privées de partage des risques qui permettent de répartir les charges de chocs économiques sur d’autres États fédérés.

Ces chocs sont aussi amortis par le fait que les profits et les pertes d’entreprises sont répartis sur l’ensemble de la zone monétaire – étant donné que les actionnaires des entreprises sont souvent établis dans d’autres États fédérés. Lorsque les pertes atteignent un niveau insupportable pour une entreprise, elles sont souvent supportées par des détenteurs de titres ou par une banque établis dans un autre État.

Les pertes sont donc réparties sur des banques dans d’autres États fédérés – et c’est cela qui crée là aussi des canaux de contagion supplémentaires. Les banques doivent donc être en mesure de supporter ces pertes, sinon on n’aurait somme toute pas gagné grand-chose. Elles doivent par conséquent disposer de fonds propres suffisants. Tel est l’un des principaux enseignements que nous pouvons tirer de la crise financière.

Aux États-Unis, environ 40 % d’un choc économique sont amortis par la répartition interétatique des pertes des États fédérés.[4]

Dans ce contexte, une autre forme de partage privé des risques n’est pas encore prise en compte : le recours des entreprises et des ménages à des crédits accordés par des banques d’autres Etats fédérés pour combler les pertes de revenus lors d’un ralentissement économique. Cette forme de partage des risques amortit aux États-Unis environ 25 % d’un choc.

Comparé aux formes privées de partage des risques, le partage budgétaire des risques paraît modeste aux Etats-Unis. Il n’amortit qu’environ 15 % d’un choc économique.

La compensation budgétaire fonctionne de la manière suivante : les retraites et autres versements de l’État fédéral aux citoyens d’un État fédéré demeurent identiques en période de récession. Par contre, l’État fédéral perçoit de cet État fédéré moins d’impôt sur le revenu. De manière analogue, des dépenses de l’État fédéral en faveur de l’infrastructure et d’autres biens publics ont également un effet compensatoire sur l’économie de l’État fédéré concerné.

3 Union des marchés des capitaux

Également dans d’autres zones monétaires comme au Canada[5], des formes privées de partage des risques jouent le rôle principal dans l’amortissement de chocs économiques spécifiques à un État fédéré.

Même si on tient compte de toutes les restrictions qui sont toujours liées à des comparaisons entre des pays et des zones monétaires différentes : de nombreux progrès seraient déjà atteints dans la zone euro, si nous parvenions à renforcer le financement transfrontalier des entreprises – notamment par des fonds propres. Le gouverneur Villeroy de Galhau et moi-même avons décrit dans un article[6] commun comment une telle union des marchés des capitaux pourrait se présenter.

De nombreuses mesures sont nécessaires pour faire tomber les frontières sur le marché européen des capitaux, l’harmonisation des droits d’insolvabilité nationaux étant particulièrement importante. Les investisseurs doivent en effet partout disposer des mêmes conditions-cadres fiables. Cela renforce non seulement le partage privé des risques, mais a également pour effet que davantage de capital est dirigé vers les entreprises productives. Cela augmente la dynamique économique, comme le prouvent des études menées par l’OCDE.[7]

D’une manière générale, l’évolution des marchés des fonds propres souffre également en Europe de ce que Christine Lagarde a qualifié de "distorsion inhérente au sein du régime d'imposition global" – à savoir le traitement fiscal préférentiel des capitaux d’emprunt par rapport aux fonds propres.

Il est en effet possible de déduire les dépenses d’intérêt lors de l’imposition, ce qui n’est pas le cas pour les coûts des fonds propres. La suppression de cette distorsion encouragerait les entreprises à se financer davantage par des fonds propres. Cela permettrait de renforcer le partage privé des risques et réduirait en même temps la propension à l’endettement.

Dans son discours sur l’avenir de l’Union européenne, le président Emmanuel Macron a repris l’idée d’un mode de calcul commun pour l’imposition des entreprises. Pour les raisons que je viens de citer, un tel mode devrait également mettre fin au traitement inégal des capitaux d’emprunt et des fonds propres.

Cela aurait par ailleurs un effet secondaire positif : les banques auraient elles aussi moins d’incitations à recourir aux capitaux d’emprunt au détriment des fonds propres. Et davantage de fonds propres permettent aux banques de mieux supporter des pertes.

Alexis de Tocqueville a dit un jour : "L'histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d'originaux et beaucoup de copies". L’Union économique et monétaire européenne est assurément une structure unique. Mais si nous nous rapprochons des États-Unis en matière du partage privé des risques, cela ne constitue certainement pas un inconvénient. Après tout, les grands maîtres se sont eux aussi mutuellement inspirés.

Une union approfondie des marchés des capitaux et la suppression du traitement inégal des capitaux d’emprunt et des fonds propres peuvent – en ce qui concerne le partage des risques – représenter pour la zone euro un pas important.

4 Union bancaire

Le recours d’entreprises et de ménages à des crédits transfrontaliers lors d’une crise offre un autre potentiel en matière de partage des risques. Mais pendant la crise ce mécanisme n’a guère fonctionné dans la zone euro, car les déposants dans les pays en crise avaient perdu leur confiance dans les systèmes bancaires nationaux et avaient retiré leurs dépôts. Les banques au sein de la zone euro avaient elles aussi cessé de se faire confiance et n’avaient presque plus octroyé de crédits.[8] Les problèmes avaient encore été renforcés parce que les autorités de surveillance avaient procédé à un cloisonnement (ring fencing), une attitude compréhensible du point de vue national. Par conséquent, les entreprises et les ménages dans les pays en crise n’ont finalement presque pas pu obtenir de crédits au moment où ils en avaient le plus besoin.

Pour changer cela à l’avenir, on a créé entre autres l’Union bancaire en Europe. Avec sa supervision harmonisée et ses règles relatives à la participation des créanciers aux pertes, elle renforce la résilience du secteur bancaire. Le risque d’une perte de confiance dans les systèmes bancaires nationaux est ainsi diminué. Et un danger réduit de fragmentation du système financier stabilise l’octroi de crédits, en particulier dans des périodes difficiles.

Une garantie commune des dépôts à l’échelle européenne pourrait en principe encore accroître cette confiance. Comme pour chaque assurance, il convient toutefois de veiller à ce que cette assurance ne crée pas des incitations à prendre des risques inconsidérés. De tels risques peuvent naître d’un octroi trop laxiste de crédits au secteur privé. Mais ils peuvent aussi résulter d’un octroi excessif de crédits à des États. En effet, nous savons au plus tard depuis l’éclatement de la crise des dettes souveraines que des prêts à des administrations publiques ne sont pas exempts de risques.

Dans la zone euro, une grande partie des titres souverains se trouvent dans les bilans des banques. Si dans une telle situation, on assurait dans la zone euro des risques bancaires, on assurerait aussi indirectement des risques budgétaires. Étant donné que le montant des dépenses publiques est toujours décidé indépendamment par les États membres, de mauvaises incitations seraient ainsi créées. Les banques auraient peu d’incitation à majorer les taux d’intérêt en fonction du risque. Et les ministres des Finances auraient donc moins de pression à tenir compte de la viabilité des finances publiques.

Aux États-Unis, le problème ne se pose pas de la même manière, car leur constitution interdit à la plupart des États fédérés de contracter des dettes. En effet, la garantie des dépôts n’y assure que des risques bancaires et non pas des risques budgétaires.

Pour parvenir à une garantie des dépôts européenne, il est par conséquent indispensable de limiter le volume des portefeuilles de titres souverains tenus par les banques. Ces portefeuilles ont pu atteindre leur dimension qu’en raison de la réglementation actuelle. Contrairement aux crédits privés, il n’existe pas d’exigences en ce qui concerne le volume des portefeuilles de titres souverains et leur couverture par des fonds propres. Les crédits accordés aux États devraient être traités de la même manière que ceux accordés aux entreprises et aux particuliers.

5 Union budgétaire

Mesdames, Messieurs,

nous abordons maintenant un autre enseignement essentiel de la structure fédérale des États-Unis d’Amérique, à savoir qu’est responsable celui qui agit financièrement.

Il existe aux États-Unis en tant qu’État à structure fédérale, un propre budget pour le niveau communautaire, qui est également contrôlé au niveau fédéral. Mais les États fédérés sont financièrement autonomes. Ainsi, ni le gouvernement fédéral américain ni d’autres États fédérés n’ont aidé l’État de Californie lorsqu’il se trouvait en difficulté de paiement suite à la crise financière. Uniquement si la responsabilité et l’action reposent en une main, les incitations à assurer un budget viable sont maintenues.

Ce principe se reflète aussi dans ce qu’on appelle les "Rainy Day Funds" de nombreux États fédérés, qui ont récemment été évoqués en tant que possibilité pour la zone euro. Étant donné qu’il est strictement interdit à de nombreux États fédérés de s’endetter, ils transfèrent des excédents budgétaires vers leur fonds pour y avoir recours en cas de ralentissement économique. Mais il n’existe pas de péréquation financière entre les différents États fédérés.

Dans la zone euro, les différents États membres peuvent s’endetter dans le cadre des règles budgétaires et ainsi également stabiliser l’économie en période de ralentissement. Sur la base de l’objectif à moyen terme de ‑0,5 %, un État membre dispose tout de même d’une marge de 2,5 points de pourcentage pour mener une politique budgétaire anticyclique. Les avantages potentiels d’un Rainy Day Fund sont donc moins pertinents chez nous.

Cela suppose toutefois que les États membres respectent les règles budgétaires, ce qui les protège par ailleurs également d’une perte de confiance des marchés des capitaux. Evidemment, il ne peut toutefois pas être exclu que les marchés retirent leur confiance à un pays en principe solvable. La crise a montré que dans la zone euro également, un prêteur en dernier ressort peut s’avérer utile pour des États qui se trouvent dans des situations exceptionnelles. Une perte abrupte de l’accès aux marchés des capitaux entraîne des coûts d’adaptation élevés. C’est pourquoi a été créé le Mécanisme européen de stabilité (MES). Ses aides financières permettent aux États membres de procéder à une adaptation économique prolongée et ordonnée. En contrepartie, l’État s’engage à entamer des réformes économiques.

Les règles du MES prévoient qu’uniquement des États membres temporairement illiquides peuvent profiter de ce mécanisme – mais pas ceux en situation d’insolvabilité. Il est toutefois difficile dans une situation d’urgence d’évaluer de manière fiable si un État est en situation d’illiquidité passagère ou est réellement insolvable. Une proposition de la Bundesbank prévoit donc de modifier les conditions d’émission de nouveaux titres souverains dans la zone euro de manière à ce que l’échéance se prolonge automatiquement de trois ans pour tous les titres dès qu’un État demande un programme MES.

Ce qui importe, c’est que la prolongation automatique de l’échéance apporte un gain de temps qui permet de différencier entre illiquidité et insolvabilité sans libérer les investisseurs de leur responsabilité et sans reporter les risques sur les contribuables.

Ainsi, le besoin de financement d’un programme MES pourrait être sensiblement diminué et l’éventail du fonds de sauvetage considérablement élargi. Si nous avions déjà disposé en 2011, par exemple, d’une prolongation automatique de l’échéance, le Portugal n’aurait eu besoin que des moyens pour couvrir l’ensemble de ses déficits budgétaires jusqu’en 2014, et donc de la moitié de l’aide réellement versée.

Je suis persuadé qu’à l’avenir, le FMI jouera un rôle nettement moins important dans la résolution d’une crise dans la zone euro et qu’il aura tout au plus une fonction consultative. En vue d’un rôle plus important du MES, il conviendrait aussi de discuter de l’augmentation de son capacité support effective.

Par ailleurs, le MES représente une forme substantielle de solidarité budgétaire. Selon le patron du MES, Klaus Regling, les coûts d’un crédit MES seraient inférieurs de deux tiers à ceux d’un crédit FMI, étant donné que, contrairement au FMI, le MES n’applique pas de prime de risque pour ses crédits. Dans le cas de la Grèce par exemple, les économies annuelles s’élèveraient à 5,6 % de la performance économique.

Cela correspond à un transfert considérable vers des États qui ont besoin d’aide. Ces transferts ne s’inscrivent toutefois pas dans la durée et ils sont soumis à des conditions afin d’éviter, dans la mesure du possible, des mauvaises incitations. Des transferts directs s’inscrivant dans la durée ne sont pas nécessaires au bon fonctionnement d’une zone monétaire, c’est ce que montre l’exemple des États-Unis. Au contraire, une division en émetteurs de transfert et récepteurs de transfert risque de miner l’acceptabilité de l’union monétaire dans les différents États membres.

Comme le président Macron l’a expliqué, il peut malgré tout être approprié de transférer des domaines politiques au niveau européen. Les défis liés à la lutte contre le changement climatique, la protection des frontières extérieures et le développement de réseaux de communication, d’énergie et de transport communs peuvent probablement être relevés plus efficacement au niveau européen qu’au niveau national. Et si un financement commun de ces dépenses se base sur la capacité économique, cela peut également avoir un effet de stabilisateur automatique en cas de chocs asymétriques.

6 Politique monétaire

Mesdames, Messieurs, je voudrais conclure mon discours par quelques remarques sur la politique monétaire. L’Eurosystème ne réagit à des chocs asymétriques sur la demande que dans la mesure où ils ont une influence sur les futurs prix dans la zone euro. La politique monétaire réagit en conséquence de manière plus forte à des chocs qui touchent tous les États membres en même temps.

Somme toute, la politique monétaire très expansive a apporté une importante contribution à la reprise conjoncturelle actuelle dans la zone euro. À présent, il faut un peu plus de temps pour atteindre l’objectif de politique monétaire – entre autres parce-que dans de nombreux pays de la zone euro, les entreprises et les ménages sont encore en train de réduire leur endettement parfois élevé. Et les problèmes dans certaines parties du système bancaire ne sont eux non plus pas encore entièrement résolus, ce qui pèse également sur la reprise économique.

Du côté des avoirs, nous constatons cependant que la plupart des pays en crise ont déjà réussi à renforcer leur compétitivité et à transformer en excédents leurs déficits en compte courant. Mais une amélioration de la compétitivité-prix par le biais d’une modération salariale freine bien sûr aussi la pression intérieure sur les prix. L’évolution de la pression intérieure sur les prix présentée dans les prévisions est toutefois à mon avis conforme à une trajectoire qui nous mène vers notre définition de la stabilité des prix.

Compte tenu de la hausse des prix plutôt atténuée, une politique monétaire expansive dans la zone euro est toujours justifiée. Il est toutefois clair qu’il peut y avoir des divergences de point de vue quant à la question de l’étendue des mesures de politique monétaire et des instruments auxquels nous devrions recourir.

Mais il est certain que la politique monétaire restera très accommodante même après l’expiration des acquisitions nettes dans le cadre du programme d’achat de titres. D’une part, l’efficacité du programme d’achat ne dépend pas tant du montant des acquisitions mensuelles, mais surtout du volume total des titres souverains dans nos comptes. Et même lors de l’expiration des acquisitions nettes, le stock de titres détenus par l’Eurosystème demeurera à un niveau très élevé. Finalement, le conseil des gouverneurs de la BCE a décidé de réinvestir les revenus des titres arrivant à échéance. D’autre part, le conseil des gouverneurs de la BCE a pris la décision de ne relever les taux d’intérêt qu’après les achats nets auront expiré.

En matière de politique monétaire, il ne s’agit pas de freiner à fond, mais plutôt de ne pas enfoncer davantage l’accélérateur – ce qui n’est pas nécessaire, à mon avis, compte tenu de la reprise conjoncturelle persistante et de plus en plus large. Selon nos prévisions, l’écart de production sera comblé l’année prochaine. À court terme, l’économie pourrait connaître une croissance encore plus dynamique que prévu aujourd’hui.

Dans ce contexte, le conseil des gouverneurs de la BCE a décidé de considérablement réduire le volume mensuel d’achats supplémentaires dans le cadre du programme d’achat d’actifs. À mon avis, il aurait été indiqué de définitivement mettre fin aux achats nets, notamment parce que je suis – comme vous le savez certainement – très critique envers les achats de titres souverains dans l’Union monétaire. En effet, de tels achats effacent la frontière entre la politique monétaire et la politique budgétaire.

7 Conclusion

Mesdames, Messieurs, la crise a confronté l’Union monétaire à une rude épreuve. Dans ses observations sur les États-Unis, Alexis de Tocqueville a fait la constatation suivante : "La grandeur de l'Amérique n'est pas d'être plus éclairée que toute autre nation, mais plutôt sa capacité à réparer ses fautes." C’est exactement de cela qu’il s’agit.

Hercule avait 12 ans pour accomplir ses travaux. Même si beaucoup de travail nous attend encore sur notre chemin : nous devrions nous fixer pour objectif d’être plus rapides qu’Hercule !

Merci de votre attention.

Notes:

  1. Badinger, H. (2005), "Growth Effects of Economic Integration : Evidence from the EU Member States", Review of World Economics 141, p. 50-78.
  2. Campos, N., Coricelli, F., Moretti, L. (2014), "Economic Growth and Political Integration : Estimating the Benefits from Membership in the European Union Using the Synthetic Counterfactuals Method", IZA Discussion Paper n° 8162.
  3. Boltho, A. et Eichengreen, B. (2008), "The Economic Impact of European Integration", CEPR Discussion Paper n° 6820.
  4. Asdrubali, P., Sørensen, B. E , et Yosha, O. "Channels of Interstate Risk Sharing" : US 1963-1990", dans : Quarterly Journal of Economics, 111(4), 1996, p. 1081-1110.
  5. Balli, F. S , Kalemli-Ozcan, S., et Sørensen B. E. "Risk Sharing Through Capital Gains", dans : Canadian Journal of Economics, vol. 45(2), 2012, p. 472-492.
  6. Villeroy de Galhau, F., et Weidmann, J. "Renforcer l’intégration européenne pour restaurer la confiance", dans: "Le Monde", 08.02.2016 
  7. Adalet McGowan, M. et Andrews, D. (2016), "Insolvency Regimes And Productivity Growth : A Framework For Analysis", OECD Economics Department Working Papers, n° 1309.
  8. Allard, C., Koeva Brooks, P., Bluedorn, J., Bornhorst, F., Ohnsorge, F., et Christopherson Puh, K. (2013). "Toward A Fiscal Union for the Euro Area". Dans "Toward A Fiscal Union for the Euro Area". FMI.

 

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