Façonner le futur – Les défis du marché européen des paiements Conférence virtuelle « l’avenir des paiements en Europe »

27.11.2020 | Virtuelle | Jens Weidmann DE EN

1 Introduction

Mesdames et Messieurs,

Je me réjouis de vous accueillir à notre conférence virtuelle sur « l’avenir des paiements en Europe ». Ce thème devient de plus en plus une priorité pour les décideurs politiques, les banques centrales et les acteurs des marchés privés. À la vue de tous ces conférenciers et participants renommés, je suis sûr que cette conférence apportera une précieuse contribution à ce débat.

Alors, qu’est-ce que nous réserve l’avenir ? De même que des visions utopiques ou dystopiques, la science-fiction nous offre parfois des clins d’œil fascinants sur ce que pourrait être notre vie quotidienne dans le futur. Un des ouvrages littéraires américains les plus populaires au 19e siècle fut « Un regard en arrière » d’Edward Bellamy. [1] Dans cette histoire, le héros s’endort un soir de 1887 et se réveille miraculeusement en l’an 2000. Il se retrouve dans un « paradis des travailleurs » où les gens peuvent prendre leur retraite à 45 ans et où le gouvernement contrôle les moyens de production. Ce monde utopique est technologiquement avancé et riche, dispose de divertissements électroniques, de grands centres commerciaux avec un système de livraison rapide et des « cartes de crédit ».

Oui, vous avez bien entendu : l’argent n’existe plus dans la vision de Bellamy de l’an 2000. Au lieu de cela, ces cartes accordent aux citoyens une part équitable des biens produits dans cette économie (socialiste). Ironiquement, Bellamy pourrait bien être le premier à employer le terme « carte de crédit ».

Mais revenons à la réalité : nous nous sommes depuis longtemps habitués à payer avec du « plastique » ou des cartes. L’argent physique existe toujours, mais des moyens de paiement scripturaux sont facilement disponibles et de plus en plus utilisés. Aujourd’hui, de nombreux observateurs nous voient au seuil d’une nouvelle étape importante, en évoquant la possibilité que les banques centrales pourraient émettre de nouvelles monnaies digitales (MDBC). Cela touche aussi une question abordée par Bellamy dans son utopie : le rôle de l’État dans l’économie.

Dans une économie de marché, la banque centrale devrait prendre garde de ne pas freiner ou évincer des solutions de paiement privées pour les consommateurs. La compétition et la réglementation sont essentielles pour de bons résultats des marchés. La banque centrale devrait jouer un rôle de soutien et agir comme un catalyseur en mettant à disposition l’épine dorsale du système de paiements – des plateformes fiables que d’autres peuvent utiliser pour fournir leurs services.

La fiabilité et la sécurité de nos infrastructures critiques sont par conséquent pour nous de la plus haute importance. C’est pourquoi la Bundesbank prend très au sérieux la défaillance de la plateforme TARGET2 de la BCE en octobre. Je soutiens pleinement l’examen indépendant annoncé de l’infrastructure de paiement. Nous devons analyser les enseignements tirés et prendre les mesures appropriées pour continuer à fournir des infrastructures hautement efficientes et fiables.

Dans le reste de mon allocution, je voudrais aborder certaines opportunités et certains risques liés à la mise à disposition de MDBC au public général et m’attarder sur d’autres solutions de paiements – des sujets qui seront certainement débattus plus largement au cours de cette conférence.

2 Opportunités et risques liés aux MDBC de détail

En tant que telle, la monnaie digitale n’est pas une nouveauté. Les ménages et les entreprises ont largement recours aux dépôts bancaires, qui ne sont rien d’autre que de la monnaie digitale créée par les banques commerciales. De plus, les banques commerciales détiennent depuis longtemps des créances digitales vis-à-vis de la banque centrale. Mais les consommateurs et les entrepreneurs peuvent jusqu’à présent utiliser la monnaie de banque centrale uniquement sous forme de billets et de pièces. Ainsi, la discussion porte largement sur les « MDBC de détail », c’est-à-dire de la monnaie digitale émise par la banque centrale pouvant être utilisée par le public général à côté d’autres moyens de paiement tels que la monnaie fiduciaire ou les cartes de crédit. Mais, alors que certains louent une telle MDBC comme étant la prochaine étape logique, elle ne constitue pas une fin en soi, et d’autres attirent l’attention sur le fait qu’il manque actuellement une « étude de cas » concrète.[2]

En envisageant l’émission d’une monnaie digitale – ou, dans le cas de l’Eurosystème, un euro digital –, les banques centrales doivent se poser deux questions : premièrement, à quelle fin la nouvelle forme de monnaie doit-elle servir ? Et deuxièmement, comment une MDBC peut-elle atteindre ses buts sans compromettre d’autres objectifs des banques centrales, tels que la stabilité des prix et la stabilité financière ? Les banques centrales doivent clairement garantir que les bénéfices liés à une MDBC dépassent largement les inconvénients qu’elle pourrait créer. C’est pourquoi Benoît Cœuré appelle dans ce contexte à un « serment d’Hippocrate monétaire ». [3]

Nous devrions procéder à de nombreux choix économiques et techniques importants en ce qui concerne la conception d’une MDBC. Par exemple, devrions-nous utiliser un système à jetons ou un système à base de comptes ? La MDBC devrait-elle être émise directement aux consommateurs ou par le biais d’intermédiaires ? Devrait-elle porter des intérêts ou non ? De nombreuses autres questions devraient être résolues.[4] Toutes ces caractéristiques doivent être adaptées de manière à répondre à la fonction de la nouvelle monnaie et à réduire les effets secondaires éventuels.

2.1 Bénéfices potentiels

Plusieurs arguments ont été avancés en faveur d’une MDBC, et je voudrais en souligner trois.

Tout d’abord, la MDBC est souvent considérée comme un moyen d’échange pratiquement sans coûts, rendant les transactions économiques et financières plus efficaces.[5] Selon des chercheurs à la Banque d’Angleterre, une MDBC pourrait entraîner des gains de productivité similaires à ceux d’une réduction substantielle des taxes génératrices de distorsions.[6] Sa disponibilité pourrait permettre d’effectuer des transactions jusqu’alors impossibles à réaliser en absence d’un moyen de paiement approprié. Pensez aux petites entreprises potentiellement mises à l’écart des transactions en ligne en raison des frais de traitement des cartes. D’autre part, les consommateurs pourraient s’être abstenus de soumettre leurs coordonnées de carte de crédit en raison de préoccupations concernant la sécurité ou la sphère privée.[7]

En fin de compte, une MDBC pourrait renforcer la production des biens pouvant être acquis avec elle et ainsi augmenter la production totale.[8] Prenons par exemple les micropaiements : s’ils devenaient moins chers qu’ils ne le sont aujourd’hui, une MDBC pourrait permettre à de nouveaux services et modèles commerciaux de s’établir. Ainsi, par exemple, des articles de presse individuels pourraient être vendus en ligne pour quelques centimes et contribuer à financer les contributions journalistiques. Bien sûr, les solutions de paiement innovatrices proposées par des fournisseurs privés peuvent elles aussi augmenter l’efficacité.

Mais il existe un deuxième argument en faveur d’une MDBC, à savoir la préservation de la souveraineté financière. Compte tenu de l’initiative « stablecoin » de Facebook et d’autres initiatives pour lancer des cryptomonnaies stables, les politiciens sont de plus en plus inquiets que des grandes entreprises technologiques puissent dominer les opérations de paiement en Europe. Dans ce contexte, la MDBC est souvent considérée comme une alternative publique aux initiatives de paiement étrangères. Mais là aussi, des solutions de paiement privées et une réglementation appropriée pourraient servir le même objectif.

Toutefois, le troisième et dernier point concerne une caractéristique unique de la MDBC, qui ne peut pas être reproduite par le secteur privé : l’euro digital fournirait aux consommateurs privés une créance digitale vis-à-vis de la banque centrale aussi sûre que de la monnaie fiduciaire. Cela leur permettrait aussi d’effectuer des paiements scripturaux avec de la monnaie de banque centrale. L’argent public serait ainsi conservé alors que l’usage de la monnaie fiduciaire diminue dans de nombreux pays et que les paiements scripturaux deviennent de plus en plus courants. Certains experts pensent que nous devrions nous préparer à un monde où les espèces ne sont plus prédominantes.

Ceci dit, permettez-moi de souligner le fait qu’en proposant une MDBC, les banques centrales ne chercheraient pas à remplacer la monnaie fiduciaire, mais à y apporter un complément.[9] Christine Lagarde l’a dit très clairement : « L'Eurosystème continuera à garantir que tous les citoyens auront à tout moment accès à des billets de banque. »[10]

De nombreuses personnes partagent le point de vue de Fiodor Dostoïevski, selon lequel la monnaie physique est une liberté estampée. Elles attachent une grande importance à la monnaie fiduciaire, et ce à juste titre. Son utilisation ne nécessite pas forcément une infrastructure technique et garantit le respect de la sphère privée. En raison des obligations réglementaires et légales, l’euro digital ne pourra pas être conçu avec le même degré d’anonymat.

2.2 Limiter les risques

À l’évidence, la MDBC entre en jeu dès lors que les consommateurs devraient être en mesure de détenir une créance digitale vis-à-vis de la banque centrale. Dans ce contexte, elle pourrait aussi remplacer des dépôts bancaires, qui constituent des créances digitales vis-à-vis des banques commerciales.

C’est la raison pour laquelle il existe de sérieuses préoccupations en ce qui concerne les conséquences potentielles d’une MDBC sur le système financier. S’il était plus attrayant de détenir des euros digitaux que des dépôts bancaires, les consommateurs déplaceraient au moins progressivement leurs fonds vers la banque centrale. Les économistes appellent cela une « désintermédiation bancaire structurelle ». En même temps que les dépôts, les banques perdraient une source de financement pratique et devraient compter de plus en plus sur des obligations ou des crédits accordés par la banque centrale pour se financer. Ce que cela signifie pour l’octroi de crédits à l’économie par l’approvisionnement de l’économie en crédits des banques commerciales n’est pas clair a priori et dépend d’un certain nombre de facteurs.[11] Néanmoins, le rôle traditionnel des banques dans le système financier pourrait se transformer.

En conséquence, la MDBC soulève une question fondamentale sur le rôle de la banque centrale. Comme l’a souligné Hyun Song Shin de la BRI, la banque centrale pourrait laisser une « empreinte beaucoup plus large » sur le système financier.[12] Elle pourrait interagir directement avec les consommateurs, attirer des dépôts en grande quantité et élargir substantiellement son bilan.

Même si, en temps normal, les dépôts bancaires étaient plus attrayants pour les consommateurs que l’euro digital, par exemple en raison du fait qu’ils produisent des intérêts, que se passerait-il en période de crise systémique ? La MDBC serait une valeur refuge pour les consommateurs. Si leur préférence pour la sécurité éclipsait toutes les autres incitations, les consommateurs pourraient transférer leurs fonds instantanément, ce qui pourrait favoriser une ruée bancaire.[13]

Curieusement, il y a plus de 350 ans, une forme de ruée bancaire a donné lieu à la création de billets de banque. En 1660, les déposants suédois se sont précipités à la Stockholm Banco, un prédécesseur de la Riksbank, pour y retirer leurs dépôts. Ils craignaient une dévaluation en raison de l’émission de pièces en métal de moindre valeur. Une pénurie de monnaie eu pour conséquence que la banque dut émettre des billets non garantis. Ce furent les premiers billets de banque à être exclusivement basés sur la solvabilité de la banque et non pas sur des dépôts ou des objets de valeur physiques – un pas majeur dans l’histoire de la monnaie. [14]

Toutefois, l’histoire de la Stockholm Banco nous met en garde de ne pas créer de façon insouciante de nouveaux instruments financiers. En raison d’une surproduction de créances (c’est-à-dire de billets), la banque privée fut contrainte de déposer son bilan en 1668. Elle fut finalement sauvée par l’État et devint plus tard la Riskbank.

D’un autre côté, une MDBC pourrait également stimuler la compétition parmi les banques et promouvoir de nouveaux services en agissant en tant que catalyseur pour des évolutions du système financier. Les banques pourraient s’adapter et devenir plus prudentes, de manière à ce que les crises bancaires puissent même devenir plus rares.

La conception d’une MDBC doit prendre en compte de telles questions. Elle doit limiter les risques pour la stabilité financière et réduire les effets secondaires potentiels. Par exemple, deux de mes collègues de la BCE, Ulrich Bindseil et Fabio Panetta, ont proposé un système de rémunération à deux niveaux.[15] L’idée de base est de fixer une limite pour le montant de MDBC pouvant être détenu par les consommateurs à un taux d’intérêt non négatif. Au-delà de cette limite, des taux d’intérêts plus bas pourraient s’appliquer, encourageant ainsi les consommateurs à utiliser au lieu de cela des dépôts bancaires privés comme réserve de valeur.

Cependant, tout en limitant le risque d’une large désintermédiation, de telles limitations diminuent aussi l’attractivité de la MDBC. Les banques centrales doivent donc faire face à un compromis difficile dans la conception d’une MDBC. D’une part, elle doit être suffisamment attrayante pour les consommateurs pour qu’ils l’acceptent et puissent récolter ses bénéfices. D’autre part, si la MDBC s’avérait trop attrayante, elle pourrait perturber le système financier existant. Récemment, un groupe de travail de haut niveau de l’Eurosystème a publié un rapport qui s’est penché sur différents scénarios d’introduction d’un euro digital.[16] Plus tard, Fabio Panetta vous présentera sa vue sur l’avenir du marché européen des paiements.

J’ai mentionné quelques points importants en ce qui concerne la MDBC nécessitant encore un examen approfondi. Une bonne compréhension des effets et conflits d’objectifs liés à la MDBC est impérative pour nous avant que nous puissions peser les arguments et tirer des conclusions définitives. C’est pourquoi l’Eurosystème n’a pas encore décidé d’émettre ou non un euro digital. Et même si nous options pour le lancement d’une MDBC, son introduction prudente constituerait un effort logistique et technique immense et prendrait donc du temps.

3 Autres solutions de paiement innovatrices

Dans tous les cas, les consommateurs ne devraient pas être obligés de renoncer à des méthodes de paiement innovatrices, rapides et rentables. Dans une économie de marché, leurs besoins et désirs doivent occuper une place centrale. Surtout, proposer de nouvelles solutions de paiements au public et interagir avec les consommateurs devrait en premier lieu constituer une tâche du secteur privé.

Cependant, les besoins et les désirs varient d’un individu à l’autre, et c’est la raison pour laquelle il existe un large spectre de solutions allant des moyens de paiement traditionnels aux innovations digitales.[17] Lorsqu’on examine l’avenir des paiements, les préférences des consommateurs sont essentielles pour identifier et combler des lacunes dans ce spectre.

L’invention de la carte de crédit moderne en 1950 illustre ce point. Selon l’histoire, Frank McNamara, un homme d’affaires américain, était sur le point de payer une facture au restaurant lorsqu’il réalisa qu’il n’avait pas l’argent liquide nécessaire. Selon l’histoire de son entreprise, cela fut « un embarras qu’il décida de ne plus jamais revivre ».[18] M. McNamara inventa ce qui est bien connu aujourd’hui sous le nom de carte Diners Club. Au départ, cette carte permit aux consommateurs de payer dans de nombreux restaurants new-yorkais avec une seule carte. En comblant une lacune sur le marché, la carte gagna de plus en plus en acceptation et en membres.

3.1 Paiements instantanés

Ce qui importe aujourd’hui du point de vue du consommateur, c’est de disposer de moyens de paiements rapides, commodes, sûrs et bon marché – y compris pour les transactions transfrontalières. Après mon discours, le ministre fédéral des Finances, Olaf Scholz, va exposer l’importance de solutions de paiement innovatrices en tant qu’élément du programme proposé par la présidence allemande du Conseil de l’Union européenne.

Dans sa stratégie pour les paiements de détail, la Commission européenne souligne que la fragmentation du marché européen constitue un inconvénient majeur. Mais elle note aussi qu’il y a eu des améliorations substantielles grâce au développement du SEPA, l’Espace unique de paiement en euros.

De plus, l’Eurosystème a créé le système de paiement instantané TIPS. Ce service permet le traitement direct des paiements paneuropéens instantanés en monnaie de banque centrale 24 heures sur 24, 365 jours par année. Les paiements en temps réel signifient que l’argent est crédité au bénéficiaire dans un délai de dix secondes au maximum et qu’il peut être immédiatement réutilisé, tout comme des billets et des pièces. Ils répondent ainsi aux préférences des consommateurs pour des paiements scripturaux qui conservent aussi certaines propriétés semblables aux espèces. Les paiements instantanés devraient devenir la « nouvelle norme » au lieu d’être un produit de niche.

En effet, « l’initiative européenne pour les paiements européens » (EPI) est conçue, entre autres, pour faire avancer les paiements instantanés. Cette initiative, lancée par 16 banques européennes, a pour but de proposer une nouvelle solution de paiement paneuropéenne pour les consommateurs et les marchands. Son ambition est de créer une carte unifiée et un portefeuille digital couvrant les transactions dans les magasins, en ligne et de personne à personne. Le projet est prévu d’entrer dans sa phase opérationnelle en 2022. Il pourrait constituer un exemple pour une offre du secteur privé en matière de solutions de paiement avec une portée paneuropéenne, et est donc salué par l’Eurosystème.

3.2 Paiements transfrontaliers

Toutefois, ce n’est pas uniquement dans le domaine des transactions transfrontalières à l’intérieur de la zone euro que des progrès sont souhaitables. Les paiements relativement lents et onéreux au-delà de la zone euro ne répondent guère aux besoins des consommateurs. Par conséquent, la Commission européenne propose de faciliter les liens entre les systèmes européens et les systèmes de paiement instantanés de pays tiers. En avril de cette année, le premier accord de coopération permettant d’effectuer des paiements instantanés autres qu’en euros par l’intermédiaire de TIPS a été conclu avec la banque centrale suédoise.

Au-delà de l’échelle européenne, le G20 souligne la nécessité de rendre les paiements transfrontaliers plus efficaces, le problème étant particulièrement marqué pour les virements de faible valeur. Selon la Banque mondiale, les flux de virements ont atteint l’an passé un niveau record de presque 550 milliards de dollars américains,[19] dépassant ainsi les flux d’investissements étrangers directs. En même temps, le prix moyen mondial pour les virements demeure élevé. Pour envoyer 200 dollars dans leur pays d’origine, les travailleurs migrants issus de pays à revenus faibles ou moyens doivent payer en moyenne presque 14 dollars de frais. A l’évidence, des améliorations dans ce domaine pourraient promouvoir le développement économique et l’inclusion financière, aidant ainsi les plus pauvres au monde.

Dans ce contexte, la Bundesbank propose « Amplus », une plateforme de règlement multilatérale internationale qui ne serait pas en concurrence avec les solutions transfrontalières établies. Elle serait limitée aux transferts de faible valeur, qui sont souvent caractéristiques pour les virements. Ainsi, Amplus ne créerait donc pas « une autoroute entre banques correspondantes », mais plutôt une « voie à sens unique » pour les virements.

3.3 Solutions basées sur des jetons

De plus, pour finalement répondre aux attentes des consommateurs, les besoins des entreprises sont également essentiels. Alors que la digitalisation implique une automatisation complète de plus en plus de processus, un moyen de paiement programmable serait pratique et pertinent pour des contrats intelligents ou des paiements de machine à machine. Des représentants de la Bundesbank, du ministère fédéral des Finances, de l’industrie financière et de l’économie réelle étudient et font progresser cette idée.

Une option pourrait consister à construire un lien entre les réseaux de blockchain privés et l’infrastructure de paiement existante. Des experts de la Bundesbank étudient la « solution de déclenchement », qui permettrait aux contrats intelligents de déclencher des transactions TARGET2 conventionnelles. Ainsi, les opérations basées sur la technologie des registres distribués (DLT) seraient réglées en monnaie de banque centrale.

Une autre option serait que les banques centrales elles-mêmes émettent un jeton pouvant être utilisé par les banques commerciales. Une telle MDBC pour le commerce de gros pourrait, par exemple, compléter des moyens innovateurs pour échanger et régler des actifs financiers. Elle pourrait fournir un important bénéfice dans un monde ou la jetonisation des actifs devient de plus en plus répandue. Je suis d’avis que l’Eurosystème devrait étudier plus en détail le potentiel de telles solutions.

Pour promouvoir des innovations comme celles-ci, nous avons renforcé notre coopération avec d’autres banques centrales et d’autres institutions. En tant que partie de notre effort conjoint avec nos amis de la Banque de France et de la BCE, la Bundesbank met en place un des sept pôles d’innovation de la BRI en tant que centre de l’Eurosystème à Paris et Francfort. Cela nous permettra de travailler ensemble avec des experts de banques centrales du monde entier. En accueillant le site de Francfort, nous sommes impatients de faire progresser les innovations digitales dans une ambiance de collaboration et de créativité.

4. Conclusion

Mesdames et Messieurs,

Nous ne vivons pas dans une utopie sans argent comme celle imaginée par Bellamy. Toutefois, les divertissements électroniques, les centres commerciaux et les cartes de crédit sont devenus depuis longtemps une réalité. 

En se projetant dans les dix années plutôt que dans les 113 à venir, nos panélistes vont présenter leurs visions du marché des paiements. Comme l’a prédit Benoît Cœuré : « Les MDBC ne vont pas nous projeter dans un âge de prospérité ou résoudre un nombre de problèmes sociaux – cela va au-delà de l’étendue de toute monnaie. »

À mon avis, les consommateurs devraient être en mesure de choisir parmi un large éventail de méthodes de paiement qui correspondent à leurs préférences en matière de sécurité, de commodité, de rapidité, de rentabilité et de protection de la sphère privée. À cette fin, il appartient en premier lieu au secteur privé de développer et d’offrir des solutions de paiement innovatrices. Nous, en tant que banques centrales, devons être à la pointe de la technologie, étant donné que les systèmes de paiement dépendent de notre infrastructure. Cela inclut de se pencher sur l’émission d’une MDBC.

Le grand philosophe autrichien Karl Popper nous rappelle ce que « notre attitude vis-à-vis du futur doit être : nous sommes responsables aujourd’hui de ce qui se produira dans le futur. »[20]

Je vous remercie de votre attention !

Fußnoten:

  1. Bellamy, E. (1888), Looking Backward, 2000-1887, publié pour la première fois par Ticknor and Company.
  2. Mersch, Y. (2020), An ECB digital currency – a flight of fancy?, discours à l’occasion de la conférence virtuelle Consensus 2020, 11 mai 2020.
  3. Cœuré, B. (2020), CBDCs Mean Evolution, Not Revolution, op-ed, 20 octobre 2020.
  4. Allen, S., S. Čapkun, I. Eyal, G. Fanti, B. A. Ford, J. Grimmelmann, A. Juels, K. Kostiainen, S. Meiklejohn, A. Miller, E. Prasad, K. Wüst et F. Zhang (2020), Design Choices for Central Bank Digital Currency: Policy and Technical Considerations, National Bureau of Economic Research Working Paper, n
  5. Bordo, M. et A. Levin (2017), Central Bank Digital Currency And The Future Of Monetary Policy, National Bureau of Economic Research, Working Paper, n
  6. Barrdear, J. et M. Kumhof (2016), The Macroeconomics of Central Bank Issued Digital Currencies, Bank of England, Staff Working Paper, n
  7. Engert, W. et B. S. C. Fung (2017), Central bank digital currency: Motivations and implications, Banque du Canada, Staff Discussion Paper, n
  8. Keister, T. et D. Sanches (2019), Should Central Banks issue Digital Currency? Federal Reserve Bank of Philadelphia, Working Paper, n
  9. Banque du Canada, Banque centrale européenne, Banque du Japon, Sveriges Riksbank, Banque nationale suisse, Banque d’Angleterre, Board of Governors Federal Reserve System et Banque des Règlements internationaux (2020), Central bank digital currencies: foundational principles and core features, Report No 1 in a series of collaborations from a group of central banks.
  10. Lagarde, C. (2020), Payments in a digital world, discours tenu à l’occasion d’une conférence en ligne organisée par la Deutsche Bundesbank sur les opérations bancaires et les opérations de paiements dans un monde digital, 10 septembre 2020.
  11. Chiu, J., M. Davoodalhosseini, J. Jiang et Y. Zhu (2020), Bank market power and central bank digital currency: Theory and quantitative assessment, Banque du Canada, Staff Working Paper, n
  12. Shin, H. S. (2020), Central banks and the new world of payments, discours à l’assemblée générale annuelle de la BRI, 30 juin 2020.
  13. Fernández-Villaverde, J., D. Sanches, L. Schilling et H. Uhlig (2020), Central Bank Digital Currency: Central Banking For All?, NBER Working Paper, no 26753.
  14. Bindseil, U. (2019), Central Banking before 1800: A Rehabilitation, Oxford University Press;
  15. Bindseil, U. (2020), Tiered CBDC and the financial system, Banque centrale européenne, Working Paper, no 2351; Bindseil, U. et F. Panetta (2020), CBDC remuneration in a world with low or negative nominal interest rates, VoxEU, 5 octobre 2020, https://voxeu.org/article/cbdc-remuneration-world-low-or-negative-nominal-interest-rates.
  16. Banque centrale européenne (2020), Report on a digital euro, 2 octobre 2020.
  17. Koulayev, S., M. Rysman, S. Schuh et J. Stavins (2016), Explaining adoption and use of payment instruments by US consumers, RAND Journal of Economics, tome 47, p. 293-325.
  18. Diners Club International, The Diners Club Legacy, https://www.dinersclub.com/about-us/history.
  19. Banque mondiale (2020), COVID-19: Remittance Flows to Shrink 14% by 2021, communiqué de presse, 29 octobre 2020.
  20. Ihlau, O. (1992), Kriege führen für den Frieden, interview avec Karl Popper, DER SPIEGEL, 23 mars 1992.