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L’avenir de l’Union monétaire européenne

L’avenir de l’Union monétaire européenne

31.01.2019 | Mannheim | Jens Weidmann DE EN

1 Introduction

Cher Monsieur Schnabel,
Cher Monsieur von Pentz, 
Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie pour cette invitation et votre accueil chaleureux. 

Habituellement, les discours tenus à l’occasion de réceptions de début d’année portent sur un aperçu des thèmes qui nous accompagneront tout au long de cette année. Je ne ferais pas exception à cette règle aujourd’hui. Mais avant de porter mon regard sur l’avenir, je voudrais brièvement revenir presque jour pour jour 50 ans en arrière.

Le 30 janvier 1969, une journée fraîche comme celle d’aujourd’hui, on aurait volontiers déambulé à midi dans la Savile Row londonienne. Les passants n’en crurent presque pas leurs oreilles. Une musique forte résonnait du toit du numéro 3. Mais ce n’était pas n’importe quelle musique : c’était les Beatles, et ils jouaient en direct.[1] 

À ce moment-là, plus de deux ans s’étaient déjà écoulés depuis leur dernier concert. Les quatre musiciens s’étaient depuis concentrés sur le travail en studio. Lors des enregistrements de leur nouvel album, qui parut plus tard sous le titre « Let It Be », ils furent accompagnés par une équipe de tournage, le documentaire devant être couronné par un concert donné à un endroit spectaculaire. En fin de compte, les Beatles décidèrent de tout simplement jouer sur le toit de leur quartier général.

Or, ce que personne ne savait à cette époque : ce devait rester le dernier concert en direct des Beatles. Dans cette optique se termina il y a 50 ans une ère de l’histoire de la musique dont nous nous rappelons encore aujourd’hui avec plaisir. Et c’est pourquoi les Beatles nous rencontrerons encore ici et là dans mon discours. 

À première vue, le chemin qui sépare les « Fab Four » des thèmes d’une banque centrale semble être long. Néanmoins, Raghuram Rajan, l’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, découvrit certains points communs entre la musique et la politique monétaire. Il déclara il y a quelques années que « les banquiers centraux ont aujourd’hui la popularité de stars du rock. » 

Eh bien, je ne connais pas de collègues dont les apparitions publiques auraient un accueil aussi frénétique que ceux, à l’époque, de John Lennon ou de Paul McCartney. Mais Rajan exprime ainsi les attentes élevées qui existent depuis la crise financière vis-à-vis des banques centrales, lorsqu’il s’agit par exemple de diriger le destin de l’économie, d’endosser le rôle de pompier en période de crise ou d’intervenir à la place d’autres domaines politiques perçus comme incapables d’agir. C’est ce que nous ressentons également dans la zone euro, où la liste des vœux concernant les banques centrales est particulièrement longue. De plus, nous y avons nous-mêmes contribué.

Mais je suppose qu’en tant qu’entrepreneurs, vous souhaitez surtout savoir quelle sera l’évolution de l’économie et quel sera l’avenir de l’Union monétaire. Et cela esquisse déjà sommairement les trois thèmes de mon discours. Je voudrais commencer par une brève description de la situation économique actuelle.

2 Normaliser la politique monétaire

Mesdames, Messieurs, 

Les débats publics sont de plus en plus marqués par des craintes au sujet de la conjoncture. En effet, les nouvelles émanant de l’économie allemande au cours des derniers mois et des dernières semaines n’étaient pas bonnes. Notamment l’évolution industrielle, en particulier dans l’industrie automobile, était décevante. Au troisième trimestre 2018, la performance économique de l’Allemagne a même reculé – surtout en raison des difficultés des constructeurs de véhicules particuliers liées aux nouvelles procédures de contrôle des émissions. 

Les experts de la Bundesbank avaient prévu dans leurs pronostics du mois de décembre que les constructeurs automobiles parviendraient en peu de temps à résoudre ce problème. Ensuite, une expansion modérée des marchés extérieurs et une vive demande intérieure permettraient à l’économie allemande de progresser en 2019 et dans les deux années suivantes même un peu plus rapidement que ses capacités. 

L’évolution réelle est toutefois restée nettement en retrait de ce scénario favorable. Ainsi, la production automobile était encore sensiblement morose en décembre. À cela s’ajoute le fait qu’en novembre la production dans d’autres secteurs industriels a fortement reculé.

Du côté de la demande extérieure, des impulsions notables ont fait défaut depuis déjà début 2018. Après une année 2017 exceptionnelle, cela fut un pas vers un retour à la normale.

On peut également estimer que les mesures déjà prises dans la dispute commerciale entre les États-Unis et la Chine finiront par faire effet. Selon un calcul sur modèle réalisé par la Bundesbank, les barrières commerciales décidées pourraient à moyen terme réduire la performance économique des deux opposants de respectivement 0,5 %, et le commerce mondial baisserait de 1 %.[2] D’autres économies, dont notamment celle de l’Allemagne, seraient elles aussi frappées, quoique dans une moindre mesure.

Outre les exportations, la consommation des ménages allemands est restée faible sur la seconde moitié de l'année 2018, et ce malgré l’excellente situation sur le marché du travail et des revenus en hausse. J’ai des difficultés à expliquer cette faiblesse, même si les économistes ont la réputation de pouvoir particulièrement bien expliquer après coup pourquoi leurs pronostics d’hier ne se sont pas avérés justes. 

Une des raisons pourrait éventuellement être l’important renchérissement du pétrole brut – vous vous êtes probablement également énervés contre les prix élevés de l’essence ou du diesel à la pompe. Cette situation a restreint le pouvoir d’achat des consommateurs au deuxième semestre. Ce n’était qu’en décembre que les prix de l’énergie ont fortement baissé.

Maintenant, les indicateurs de tendance pertinents font apparaître une détérioration sensible du climat des affaires. Ainsi, les attentes des entrepreneurs interrogés sont nettement plus pessimistes que l’analyse de la situation actuelle. Les nouvelles négatives de l’économie allemande pourraient donc encore se poursuivre un certain temps. 

Et, contrairement à nos pronostics de décembre, le ralentissement de la croissance devrait s’étendre jusque dans l’année en cours. Du point de vue actuel, la croissance de l’économie allemande sera en 2019 probablement nettement en dessous du taux potentiel de 1,5 pour cent.

Vous voyez, je ne voudrais pas peindre les choses en rose. Mais il n’y a pas non plus de raison de tout peindre en noir. Un ralentissement soutenu n’est pas encore un dommage conjoncturel total – en d’autres termes : Je ne vois ni un effondrement abrupt ni une phase prolongée d’un recul sensible des activités économiques. 

Au-delà de la faiblesse actuelle, il convient de constater que la croissance économique globale se maintient. Elle est basée en Allemagne sur de solides fondations qui reposent sur des conditions de financement favorables, une augmentation du nombre d’actifs et une hausse des salaires. Cette année, il faut y ajouter des impulsions supplémentaires en raison d’un assouplissement de la politique budgétaire.

En particulier en ce qui concerne l’évolution du marché du travail, les fluctuations à court terme de l’activité ne jouent qu’un rôle secondaire. Mais un important moteur de la croissance économique globale demeure ainsi intact. Des pénuries sur le marché du travail et de fortes hausses des salaires vont graduellement renforcer l’inflation intérieure.

Somme toute, je considère que les perspectives issues de nos pronostics de décembre pour les deux prochaines années demeurent réalistes. Après avoir surmonté la période de faiblesse, l’économie allemande devrait croître de nouveau en 2020 et en 2021 à un rythme semblable à celui de ses capacités. 

L’incertitude concernant l’évolution de la conjoncture est cependant élevée, et pour l’Allemagne les risques de détérioration l’emportent. Cela a surtout deux raisons.

D’abord, le conflit commercial international n’est pas encore résolu. Il y a donc toujours un risque que le protectionnisme mondial se renforce. Cela toucherait en particulier l’industrie allemande qui est fortement axée sur les exportations.

Les négociations entre les États-Unis et la Chine ont au moins fait paraître quelques signaux positifs. Un véritable progrès serait atteint si on parvenait à la fin à un accord comprenant à la fois une ouverture du marché pour les entreprises étrangères et une protection de la propriété intellectuelle.

La deuxième source d'incertitude est le Brexit. 

En quittant l’UE, le Royaume-Uni devrait s’attendre à un véritable drame shakespearien, a déclaré le poète et germaniste britannique Jeremy Adler l’été dernier.[3] Actuellement, personne n’oserait le contredire.

Dans l’état des choses, le Royaume-Uni quittera l’UE le 29 mars. Si aucun accord entre l’UE et le Royaume-Uni n’est trouvé, les relations commerciales seront régies par les règles de l’Organisation mondiale du commerce. Comparé à l’état actuel dans le marché intérieur, cela compliquera considérablement les échanges de biens et de services.

À plus long terme, cela causerait probablement des pertes de recettes importantes pour l’économie britannique. En revanche, les pertes pour la zone euro et l’Allemagne seraient nettement moins graves et certainement bien gérables.

La Banque d’Angleterre met toutefois en garde que, dans un tel cas, des perturbations du commerce à court terme pourraient plonger l’économie du pays dans une récession. Dans ce contexte, la banque centrale britannique a examiné différents scénarios.[4] Au pire des cas, la performance économique britannique pourrait même s’effondrer de 8 %, ce qui correspondrait à une récession plus profonde que celle après la crise financière, et cela ne resterait pas non plus sans conséquences pour nous. 

Ces deux dangers, à savoir le conflit commercial international et le Brexit, sont de nature politique et tous deux doivent donc être résolus par la politique. La mission de l’Eurosystème est d’assurer la stabilité des prix. En cas d’un effondrement inattendu de la conjoncture, la marge de manœuvre de la politique monétaire est cependant très étroite actuellement. Contrairement aux États-Unis, la normalisation de la politique monétaire dans la zone euro vient à peine de commencer timidement. 

En décembre, le Conseil des gouverneurs de la BCE a décidé de mettre fin aux achats nets de titres par l’Eurosystème à la fin de l’année. Le Conseil des gouverneurs a par ailleurs souligné qu’il entendait réinvestir jusqu'à nouvel avis les revenus des titres arrivant à échéance. Le stock total d’emprunts dans nos comptes est ainsi maintenu à un niveau constant. Et c’est ce stock qui est décisif pour l’effet économique du programme. 

Au sens figuré, le Conseil des gouverneurs de la BCE maintient le pied sur l’accélérateur sans l’enfoncer encore davantage. Cela signifie que le degré d’expansion de la politique monétaire demeure exceptionnellement élevé, à un niveau même presque aussi élevé qu’au paroxysme de la crise. 

Les taux directeurs restant à un niveau bas y contribuent également. Le Conseil des gouverneurs de la BCE a signalé qu’ils demeureraient au moins jusqu’à l’été 2019 et, en tout cas, aussi longtemps que nécessaire à leurs niveaux actuels. 

Les étapes suivantes de la normalisation de la politique monétaire dépendent de l’évolution de l’inflation dans la zone euro. D'après les perspectives actuelles, ce sera surtout en raison de la baisse des cotations du pétrole brut que le taux d'inflation sera cette année probablement sensiblement inférieur aux prévisions des experts de l’Eurosystème établies en décembre.

L’objectif du Conseil des gouverneurs de la BCE en matière de stabilité des prix est toutefois défini à moyen terme : nous devrions donc regarder au-delà de ces fluctuations. J’anticipe toujours que la situation du marché du travail, qui demeure favorable, et la croissance soutenue des salaires renforceront peu à peu la hausse des prix dans la zone euro.

Certaines voix s’élèvent déjà pour demander une normalisation très lente et timide de la politique monétaire, parce qu’elles craignent que des taux d’intérêt plus élevés augmentent considérablement le service de la dette des entreprises et pourraient donc dangereusement freiner les investissements. Une analyse récente de la Bundesbank montre cependant que l’influence sur le service de la dette devrait être modérée.[5]  À ce propos, le facteur déterminant est que certains secteurs et pays ont pu nettement réduire leur endettement au cours des dernières années.
De toute manière, le processus de normalisation est susceptible de prendre plusieurs années. Il est d’autant plus important de ne pas perdre de temps inutilement, car la politique monétaire doit retrouver davantage de marge de manœuvre afin de pouvoir réagir en cas de faiblesse inattendue de la conjoncture. 

3 Renforcer les facteurs de croissance

Mesdames, Messieurs, 

Malgré toutes les questions urgentes qui se posent actuellement en raison du Brexit et du conflit commercial, nous ne devons pas perdre de vue que les défis vraiment importants pour la zone euro sont axés sur le long terme. Selon les estimations de la Commission européenne, son potentiel de croissance à long terme ne se situe qu’à 1,3 %.[6] 

Certains se tournent vers les banques centrales lorsqu’il s’agit de créer davantage de croissance. Mais la politique monétaire ne peut pas résoudre des problèmes structurels. Et lorsqu’elle le tente quand même, cela se fait aux dépens de l’objectif de la stabilité des prix. 

La politique monétaire peut uniquement pousser ou freiner légèrement la conjoncture quand cela s’avère nécessaire pour assurer la stabilité des prix à moyen terme. Mais elle n’influence ainsi que les fluctuations cycliques autour de la tendance de croissance donnée.

Pour durablement renforcer la croissance, il faut définir les bonnes options en matière de politique économique, sociale et fiscale. En Europe, il appartient d’abord aux différents gouvernements d’établir dans leurs pays des structures économiques compétitives. Il s’agit là d’une tâche permanente à laquelle doivent se livrer tous les pays, y compris l’Allemagne.

D’une manière générale, la qualité du site allemand est plutôt bonne. Mais je perçois trois domaines auxquels nous devons prêter notre attention, à savoir l’éducation, la fiscalité des entreprises et l’infrastructure. 

Une bonne qualité des infrastructures est régulièrement attestée à l’Allemagne, mais celles-ci comptent néanmoins certains points faibles. Le pays accuse un retard notamment en matière d’accès à l’Internet rapide. Ainsi, le développement du réseau de fibres optiques ne progresse que lentement. Il n’y a pas de doute que le rythme devra être accéléré.

Mais les entreprises ne se basent pas uniquement sur la qualité de l’infrastructure lorsqu’elles choisissent un lieu d’implantation, la charge fiscale est également un facteur important. Dernièrement, les réformes menées aux États-Unis ont relancé les débats sur la fiscalité des entreprises. D’autres pays, par exemple la France, ont depuis décidé des réductions d'impôts. En ce qui concerne la charge fiscale des sociétés de capitaux, l’Allemagne s’approche de plus en plus de la tête du classement international.

Des taux de prélèvement légèrement supérieurs à la moyenne peuvent être justifiés en Allemagne. Mais lorsque la différence devient trop grande, l’attrait du site souffre. À mon avis, l’attention devrait donc également être portée sur l’imposition des entreprises. 

Ainsi, la charge des entreprises pourrait par exemple être réduite notamment dans les domaines de la recherche et du développement. Cela permettrait de créer des incitations pour innover et renforcerait la compétitivité.

Il est inutile de vous expliquer, ici dans cette région, ce que signifie innover. Mannheim a une longue tradition de ville des inventeurs : c’est ici que Karl Drais a construit le premier deux roues, que Werner von Siemens a présenté le premier ascenseur électrique et que la première automobile de Carl Benz a sillonnée les rues.

Au début, Carl Benz n’osait prendre les rues qu’une fois la nuit tombée. Et le jour il travaillait dans le secret de peur que quelqu’un puisse le devancer. Il n’a osé présenter son véhicule au public qu’après avoir obtenu le brevet pour son invention. Cela montre que le progrès technique ne tombe pas comme une manne du ciel. Il n’intervient que lorsque les chercheurs et développeurs ont une incitation à s’y atteler.

L’économiste Paul Romer, qui a reçu le prix Nobel de l’économie l’an dernier, a également contribué à cette notion. Romer s’est par exemple interrogé sur ce qui poussait les entreprises à investir dans la recherche et le développement. Les conditions-cadres, comme la protection des brevets, constituent un facteur essentiel. Et l’État peut fournir un apport en promouvant la recherche. Dans ce domaine, l’Allemagne peut certainement faire mieux.

Il convient donc de saluer le fait que le gouvernement allemand a repris ce thème et envisage des incitations fiscales. Dans la procédure législative qui s’ensuivra, il sera important de ne pas rendre les règlements trop compliqués et trop morcelés. Cela serait un signal fort que nous voulons vraiment créer un environnement propice à l’innovation. 

Nous devrions aussi considérer le thème de l’innovation dans le contexte des deux grands défis auxquels l’Allemagne doit faire face, à savoir le virage numérique et l’évolution démographique.

Le vieillissement de la population allemande freine la croissance à long terme en diminuant le nombre des actifs potentiels. Il est donc d’autant plus important de renforcer durablement les facteurs de croissance de l’économie allemande. Le virage numérique nous en donne la possibilité. 

Cela commence par l’État même. Une administration publique moderne et numérique est un gain pour tous. Par exemple, lorsque des démarches administratives peuvent davantage être réalisées en ligne, les citoyens et les entreprises économisent beaucoup de temps et d’argent.

Dans ce domaine, des progrès peuvent encore être faits comme le montre un rapport récent de la Commission européenne : en ce qui concerne le critère des services publics numériques, l’Allemagne n’occupe que la 21e place parmi les 28 pays membres de l’UE.[7]  Il ressort du rapport que l’Allemagne est un des pays de l’UE à la plus faible interaction en ligne entre administrations et citoyens. Seulement 39 % de la population ont recours à des services administratifs en ligne. À titre de comparaison, ce chiffre s’élève à 96 % en Estonie. 

Bien sûr, le bras de la numérisation s’étend encore plus loin. Nous vivons en ce moment un changement fondamental du monde du travail, où les technologies numériques pénètrent de plus en plus dans des domaines que l’on croyait longtemps réservés à l’être humain. 

Concernant ces progrès, l’économiste Warren Bennis aurait un jour plaisanté que l’usine du futur n’aurait plus que deux employés, un homme et un chien, l’homme étant là pour nourrir le chien, et le chien pour empêcher l’homme de toucher aux machines.

Le virage numérique modifie de nombreux profils d’activités et donc aussi les exigences vis-à-vis des salariés. Une importance accrue est accordée aux capacités ne pouvant pas être remplacées par un ordinateur, comme les compétences sociales et la créativité.

En fin de compte, la numérisation n’épargnera aucun métier. L’éducation est la clef pour pouvoir suivre le rythme des évolutions, car l’éducation permet à l’homme de pouvoir mieux profiter des changements qui se dessinent. Celui qui approfondit, élargit et met à jour ses compétences reste armé pour le monde du travail de demain. Je considère par conséquent qu’il est essentiel que nous mettions en place une culture de formation tout au long de la vie.

Jetons un œil au niveau européen : là aussi, le potentiel de croissance n’est pas encore épuisé. 

Par exemple, le marché intérieur de l’UE est une histoire à succès qui n’est pas forcément déjà arrivée à son terme. En effet, il existe encore dans le monde numérique des barrières qui entravent le libre échange des marchandises et des services. 

Le droit d’auteur en est une illustration. Dans ce domaine, les juridictions nationales de l’UE diffèrent d’un pays à l’autre et les règlements ne sont que rarement conçus pour une application transfrontalière à l’âge du numérique. Il est donc temps de se doter d’un droit d’auteur moderne et européen garantissant un juste équilibre entre les intérêts des créateurs et des utilisateurs. Cela contribuerait aussi à davantage de certitude juridique, ce dont les entreprises ont besoin pour investir.

Parmi les libertés fondamentales de l’UE figure également la libre circulation des capitaux. Or, celle-ci n’est pas encore arrivée dans la pratique du financement des moyennes entreprises, où dominent toujours les prêts bancaires, souvent accordés par des établissements de crédit nationaux. 

Un marché commun des capitaux européen permettrait aux entreprises de trouver plus facilement de nouvelles sources de financement, également au-delà des frontières nationales. Cela aurait également un effet transfrontalier et de stabilisateur conjoncturel en cas de chocs touchant des pays spécifiques. De plus, nous pourrions nous épargner les débats sur d’autres instruments plus problématiques. 

Mais dès lors qu’il est question du financement des entreprises, certains d’entre vous craignent peut-être de nouveaux obstacles. L’un ou l’autre a certainement à l’esprit la régulation plus sévère des banques en raison de la réglementation Bâle III. En conséquence, –  telle est la crainte –, les banques pourraient restreindre leurs opérations de crédit. Le Conseil de stabilité financière (CSF) des pays du G20 a repris ce thème et examine actuellement le rôle de la régulation du marché financier en matière de financement des petites et moyennes entreprises. 

Les études réalisées jusqu’ici font apparaître que des normes de fonds propres plus sévères vis-à-vis des banques auraient deux effets, à savoir qu’à court ou moyen terme, elles pourraient entraîner un recul de l’offre en crédits du fait que les banques dans un premier temps allègent leur bilan.[8] À plus long terme, l’effet sur l’offre de crédits est par contre plutôt positif parce que des banques mieux capitalisées peuvent se (ré)financer à des conditions plus favorables.[9]

Les rapports sont donc – comme presque toujours quand il s’agit d’argent – plus complexes qu’ils ne le sembleraient à première vue. Celui qui veut se faciliter un peu la vie trouve conseil et réconfort auprès des Beatles, qui jadis chantaient : « I don't care too much for money - Money can't buy me love. »

4 Réformer l’Union monétaire

Mesdames, Messieurs, 

Les Beatles ont non seulement marqué la musique de leur époque plus que tout autre groupe, ils ont aussi montré ce qui caractérisait un bon groupe : l’harmonie est essentielle. Cela vaut aussi quand les musiciens proviennent d’horizons différents et n’ont eu avant que des apparitions en solo.

Cela nous ramène au présent et à l’Union monétaire européenne. 19 États ont décidé de jouer durablement dans un même groupe. Depuis 20 ans, ce groupe est sur scène et ainsi déjà deux fois plus longtemps que les Beatles. Il ressemble donc davantage au Rolling Stones : une fin n’est pas en vue.

C’est ainsi que l’euro a fêté ses 20 ans le 1er janvier. Lors de son introduction, la politique avait promis aux citoyens que l’euro serait tout aussi fort que ne le fut le deutsche mark. Avec un taux d'inflation de 1,7 % dans la moyenne des 20 dernières années, nous nous trouvons dans la zone que l’Eurosystème définit comme stabilité des prix. La promesse initiale d’une monnaie stable a donc été tenue.

Nous ne devons bien sûr pas oublier que cette période a aussi été marquée par la crise financière et la crise des dettes souveraines, qui ont plusieurs fois mis à l’épreuve l’Union monétaire. On pourrait donc dire que l’euro avait une enfance insouciante, mais une adolescence difficile. 

Si la crise avait un aspect positif, c’était celui de nous avoir ouvert les yeux et nous avoir révélé les points faibles dans le cadre institutionnel de l’Union monétaire. Paul Romer a résumé cet aspect en ces termes : « A crisis is a terrible thing to waste » (Il faut tirer les enseignements de la crise).[10]

Ce serait grave si nous n’avions rien appris de la crise. Depuis, de nombreux problèmes ont été saisis et des réformes amorcées. Si de nouvelles distorsions apparaissaient dans le système financier ou dans certains États membres, nous serions aujourd’hui mieux préparés qu’auparavant.

Entre temps – après 20 ans – l’euro a atteint l’âge adulte. Il n’a toutefois pas encore surmonté toutes les maladies infantiles. En d’autres termes : l’Union monétaire n’est pas encore durablement résiliente. 

Pour la renforcer de manière durable, les États membres doivent d’une part intervenir eux-mêmes : il leur incombe de rendre leurs économies compétitives. Par ailleurs, leurs finances publiques doivent être solides, comme le prévoient les règles budgétaires convenues en commun. 

Reporté sur notre groupe, cela signifie : chaque membre du groupe peut et doit contribuer au succès du projet commun – par exemple en pratiquant régulièrement son instrument, en arrivant à l’heure aux répétitions et en partageant les valeurs de base du groupe.

Cependant, dans l’union monétaire, ce ne sont pas uniquement les différents États membres qui sont impliqués, il y a également beaucoup de travail au niveau communautaire. L’Union monétaire a besoin d’un cadre cohérent en ce qui concerne les compétences et la responsabilité. Dans ce contexte, l’équilibrage entre responsabilité nationale et partage des risques au niveau européen est essentiel. Le fil directeur devrait être le lien entre action et responsabilité. 

Pour vous, en tant qu’entrepreneurs, cela va sans dire : des décisions responsables ne sont prises que si celui qui décide supporte aussi les conséquences de son action. Ce principe de responsabilité doit également valoir pour les États. 

C’est à partir de ce point que les projets actuels de réforme de l’Union monétaire doivent se faire mesurer. Je voudrais maintenant me pencher plus en détail sur deux de ces projets.

4.1 Renforcement du MES

Le fonds de sauvetage permanent MES est un bon exemple du lien entre solidarité et solidité. Il accorde aux États membres des aides financières en cas de crise grave sous réserve de respecter certaines conditions ayant pour but d’éliminer les causes de la crise. 

Les chefs d’État et de gouvernement des pays de la zone euro sont convenus en décembre de renforcer le rôle du MES dans la prévention et la gestion des crises. Je considère cela en principe comme judicieux, parce que le MES a déjà prouvé ses grandes capacités dans la résolution des crises de dettes souveraines. 

Afin que le MES puisse répondre aux nouvelles exigences, il doit être doté des compétences nécessaires. Je pense par exemple à la surveillance des comptes publics dans le cadre du Pacte de stabilité et de croissance. 

Jusqu’à présent, cette tâche incombe à la Commission européenne. Mais son double rôle de gardienne des traités et d’acteur politique n’est pas toujours utile lorsqu’il s’agit d’exiger une politique financière solide. 

Ainsi, l’économiste Friedrich Heinemann du ZEW, centre de recherches économiques à Mannheim, critique que les règles en matière d’endettement sont de plus en plus interprétées en fonction du calcul politique. À son avis, la Commission s’est ainsi disqualifiée en tant qu’«arbitre neutre ». [11] Mais on ne doit pas forcément approuver toutes ses paroles catégoriques. Toutefois, il est aussi peu contestable que la crédibilité des règles budgétaires est fragilisée et que leur effet contraignant devrait être renforcé d’urgence. 

4.2 Finalisation de l’Union bancaire

Par ailleurs, les chefs d’État et de gouvernement sont convenus que le MES devrait servir dans le cadre de l’Union bancaire en tant que dernière garantie pour le Fonds de résolution unique (FRU). Si les moyens du fonds ne suffisaient pas dans le cas d’une résolution bancaire, le MES pourrait mettre à disposition un crédit qui devrait plus tard être remboursé par le secteur bancaire.

Cette garantie commune est en principe appropriée puisque les grandes banques de la zone euro sont désormais placées sous une surveillance commune. Mais avant qu’elle puisse entrer en vigueur, les bilans bancaires doivent être libres des charges anciennes, parce qu’autrement les risques nés encore sous la responsabilité nationale seraient rétroactivement communautarisés.

Les mêmes questions se posent de manière encore plus urgente pour un autre thème, à savoir la proposition d’une garantie des dépôts commune. Celle-ci pourrait tout à fait augmenter la crédibilité de la protection des épargnants en Europe et donc réduire le risque d’une ruée bancaire. Pour que l’action et la responsabilité reposent entre les mêmes mains et pour éviter des incitations erronées, plusieurs conditions doivent toutefois être remplies.

Il convient en tout premier lieu de diminuer les risques hérités du passé qui sommeillent dans les bilans des banques européennes. Ainsi, de nombreux établissements sont encore assis sur une montagne de crédits douteux.

Il est certes vrai que depuis 2014 la quote-part moyenne des prêts non performants a nettement baissé en Europe. Mais le problème se concentre sur certains pays fortement touchés. Dans plus d’un tiers des pays de l’UE la quote-part des crédits douteux se situe toujours au-dessus de 5 %, dans certains cas cette proportion est même nettement plus grande. À titre de comparaison : aux États-Unis et au Japon, elle se situe à environ un pour cent. À cela s’ajoute le fait que la prévention des risques jusqu’ici prévue par les banques est loin d’être suffisante pour couvrir toutes les pertes qui pourraient être causées par des prêts non performants.

La situation n’est guère meilleure en ce qui concerne les titres souverains. De nombreuses banques détiennent des stocks importants de titres souverains nationaux qu’elles ne doivent pas ou à peine garantir par des fonds propres. Elles se lient donc quasiment à la solvabilité de l’État. Ainsi, la part de titres souverains nationaux au total du bilan des banques italiennes s’élève aujourd’hui à environ 10 %. Ils y dépassent même les fonds propres. 

Les banques risquent d’être affectées par des finances publiques fragiles et qu’en fin de compte la garantie des dépôts devra intervenir. C’est pourquoi il ne s’agit pas seulement d’épurer les bilans bancaires des positions problématiques actuelles. Nous devons aussi empêcher qu’à l’avenir des risques excessifs puissent se créer de nouveau qui seraient alors transférés sur d’autres États par le biais d’une garantie des dépôts commune.

Une telle garantie commune nécessite donc de briser durablement l’entrelacement entre États et banques. La racine du problème se situe au niveau de la régulation bancaire. Jusqu’à présent, les titres souverains sont préférés aux emprunts aux entreprises et aux ménages. 

D’un point de vue des risques, ce traitement particulier n’est pas justifié et devrait être terminé. En effet, la crise de la dette publique a montré de manière impressionnante que les titres souverains n’étaient pas exempts de risques. Ce serait donc une erreur d’introduire une garantie des dépôts commune avant que toutes les conditions requises ne soient remplies. 

En ce qui concerne la réforme de l’Union monétaire, la rigueur devrait primer sur la vitesse. Je préfère que nous fassions des petits pas dans la bonne direction que des grands bonds dans la mauvaise. 

5 Conclusion

Mesdames, Messieurs,

Le concert surprise des Beatles il y a 50 ans a pris fin après 42 minutes. Je pense que des discours ne devraient pas durer plus longtemps que des concerts de rock, c’est pourquoi je terminerai ici.

Par son académie de pop, Mannheim est liée d’une manière particulière à la musique moderne. Ceux qui ont eu assez de plaisir acoustique trouveront dans la galerie d’art de Mannheim une alternative intéressante. Une exposition sous le titre « Construction du monde. Art et économie » y est ouverte jusqu’à dimanche. 

Il s’agit en fait de deux expositions, où sont présentées la période entre 1919 et 1939, qui fut marquée par la crise économique mondiale, ainsi que celle après l’éclatement de la crise financière en 2008. Des questions passionnantes se posent : comment réagit l’art face au changement et à la crise ? Existe-t-il des points communs entre ces deux périodes ? 

Quelle que soit la réponse que vous trouverez, je peux vous assurer une chose : la Bundesbank s’engage à fond pour qu’il n’y ait pas aussi longtemps que possible de raison pour un troisième volet de cette exposition.

Revenons une dernière fois sur le toit de la Savile Row londonienne. À l’époque, John Lennon termina le concert avec une ironie qui lui était propre : « J’espère que nous avons réussi notre audition », déclara-t-il et quitta la scène.

Pour ma part, je vais rester sur scène pour répondre à vos questions. Je me réjouis d’apprendre ce que vous voudriez savoir.

Je vous remercie de votre attention !

Notes de bas de page

  1. T. Barrell (2017), The Beatles on the Roof, Omnibus Press, Londres.
  2. Deutsche Bundesbank, Zu den möglichen weltwirtschaftlichen Folgen des Handelskonflikts zwischen den USA und China//The potential global economic impact of the USA-China trade dispute, Rapport mensuel, novembre 2018, p. 12-14.
  3. https://www.deutschlandfunkkultur.de/der-brexit-als-shakespeare-drama-theresa-may-eine-planlose.1008.de.html?dram:article_id=421106
  4. Bank of England, EU withdrawal scenarios and monetary and financial stability, novembre 2018.
  5. Deutsche Bundesbank, Zum Einfluss einer Zinsnormalisierung auf den nichtfinanziellen Privatsektor im Euroraum aus bilanzieller Perspektive, Rapport mensuel, janvier 2019, p. 13-32.
  6. The 2018 Ageing Report. Economic and budgetary projections for the EU Member States (2016-2070), Institutional Paper 079, mai 2018.
  7. Commission européenne, Digital Economy and Society Index Report 2018.
  8. R. Gropp, T. Mosk, S. Ongena, C. Wix (2016), Bank response to higher capital requirements: Evidence from a quasi-natural experiment, SAFE Working Paper Series 156.
  9. L. Gambacorta and H. S. Shin (2016), Why bank capital matters for monetary policy, BIS Working Papers n° 558.
  10. Cf. New York Times Magazine du 31 juillet 2009, « A terrible thing to waste », https://www.nytimes.com/2009/08/02/magazine/02FOB-onlanguage-t.html
  11. Süddeutsche Zeitung du 7 janvier 2019, « Neuer Schiedsrichter gesucht »