Sur l’avenir de la monnaie et des moyens de paiement Discours tenu à l’occasion de la conférence virtuelle d’automne de la Bundesbank intitulée « Banking and Payments in the Digital World »

11.09.2020 | Francfort-sur-le-Main | Jens Weidmann DE EN

1 Introduction

Mesdames et Messieurs,

L’histoire de la monnaie est celle d’une dématérialisation graduelle d’objets tangibles en des codes numériques immatériels. Il fut, par exemple, un temps, sur l’île de Yap, située dans l’Océan Pacifique, où des énormes et lourds disques en calcaire souvent en forme de beignets furent utilisés comme moyen de paiement. Il s’agit là évidemment d’une forme de monnaie très tangible que vous pouvez voir dans des endroits comme le Musée de la monnaie de la Bundesbank, où une telle pierre de Yap est exposée. La monnaie digitale, par contre, est immatérielle. Elle existe uniquement sous forme de code binaire.

Toutefois, la monnaie de pierre était un mode de paiement beaucoup plus praticable que vous ne l’imagineriez. De plus, les ressemblances avec les crypto-jetons basés sur la technologie des registres distribués (DLT) sont si frappantes que certaines personnes se demandent si la monnaie de pierre n’aurait pas inspiré l’invention des bitcoins.[1]

Une des telles ressemblances est que la création de nouveaux disques de pierre était restreinte. Le calcaire était extrait sur l’archipel des Palaos, à quelques 400 kilomètres de distance, puis transporté à Yap, ce qui en fit un processus très intensif en ressources, similaire à la fabrication de bitcoins.

Mais la ressemblance la plus frappante entre la monnaie de pierre et les crypto-jetons est qu’ils dépendent tous deux d’un système de registre commun et public. Sur l’île de Yap, les villageois connaissaient et mémorisaient les transactions – un peu comme un réseau blockchain. Pour cette raison, il n’était pas nécessaire de bouger les lourdes pierres. Selon les indications d’habitants, une grande pierre continua à être acceptée comme monnaie bien qu’elle fut tombée d’un bateau et eut coulé au fond de l’océan. Une possession physique n’était pas non plus nécessaire. De plus, les deux systèmes offrent une transparence des transactions, tout comme de la sécurité, sans avoir besoin d’une structure bancaire centralisée.

Des registres oraux peuvent toutefois être rapidement débordés lorsque les transactions économiques sont menées en dehors d’un atoll du Pacifique ou lorsqu’elles deviennent très fréquentes. Les registres digitaux, par contre, facilitent les transactions mondiales à grande échelle. Bien sûr, les crypto-jetons présentent leurs propres défauts. La haute volatilité de leur valeur, en particulier, limite leur usage en tant que moyen de paiement. 

Ainsi, la monnaie de pierre et les crypto-jetons touchent deux questions essentielles dans le débat sur les modes de paiement : premièrement, comment les consommateurs peuvent-ils payer de manière commode, sûre et efficace ? Et deuxièmement, quel rôle les banques centrales doivent-elles jouer ?

2 Opportunités et risques des monnaies digitales de banque centrale

2.1 Opportunités des monnaies digitales de banque centrale

Il est intéressant de noter que la DLT et les crypto-jetons furent initialement développés pour contourner le système bancaire avec les banques centrales en son milieu. Il est pour cela d’une certaine ironie que leur apparition fut rapidement suivie par des débats sur la possibilité d’émettre une monnaie digitale de banque centrale (central bank digital currency – CBDC). L’initiative de Facebook pour lancer le stablecoin a contribué à alimenter les débats, certains politiciens étant inquiets pour la souveraineté financière de l’Europe au vu de la Libra et d’autres efforts en ce sens.

Effectivement, un nombre de plus en plus important de banques centrales sont en train d’analyser les effets possibles liés à l’émission de monnaies digitales de banque centrale. Une telle monnaie digitale existe déjà pour les contreparties des banques centrales, c’est-à-dire les banques commerciales. Dans ce contexte, la question qui se pose est celle de savoir si cette nouvelle monnaie devrait être mise à disposition par le biais d’une nouvelle technologie. Je vais donc me concentrer ici sur la monnaie digitale de banque centrale qui serait destinée au grand public (c’est-à-dire une variante de détail).[2]

Finalement, la décision quant à la question de savoir si les banques centrales devraient introduire une telle monnaie digitale devrait être basée sur la réponse aux deux questions suivantes : d’abord, que veulent atteindre les banques centrales en agissant ainsi ? Et ensuite, est-il possible d’atteindre ces objectifs avec de la monnaie digitale de banque centrale, sans compromettre d’autres objectifs de la banque centrale, comme la stabilité des prix ?

Les caractéristiques de conception de la monnaie digitale de banque centrale dépendent aussi des objectifs : s’agit-il de proposer un moyen de paiement en temps réel commode et au prix avantageux pour répondre à la croissance des transactions en ligne ? Ou s’agit-il d’accorder au public – à la place de la monnaie fiduciaire – un accès digital au bilan de la banque centrale ? En effet, la monnaie fiduciaire est actuellement le seul moyen pour les ménages de détenir de la monnaie de banque centrale. Tous les autres avoirs monétaires sont basés sur la création monétaire privée.

D’importants choix économiques et techniques devraient être faits. La monnaie digitale de banque centrale devrait-elle être proposée directement aux consommateurs ou par le biais d’intermédiaires ? Devrions-nous utiliser la DLT ou un système basé sur un compte ? La monnaie digitale de banque centrale devrait-elle produire des intérêts ? Le montant maximal des avoirs en monnaie digitale de banque centrale devrait-il être limité ? Ce ne sont que quelques-unes des questions en suspens.[3] Toutes ces décisions dépendent de la finalité de la nouvelle monnaie.

Plusieurs arguments ont été avancés en faveur de l’utilisation de la monnaie digitale de banque centrale dans le domaine du détail. Elle est notamment considérée comme une alternative aux initiatives de paiement commerciales. Il existe des préoccupations que des grandes multinationales technologiques pourraient dominer les marchés des services de paiement en Europe et s’établir plus fortement dans des marchés en dehors de leurs propres secteurs clés. Je pense que Markus Brunnermeier abordera plus en détail le rôle des grandes plateformes en ce qui concerne cet aspect dans son discours d’aujourd’hui.[4]

Surtout, il est souvent estimé que la monnaie digitale de banque centrale rendra les transactions économiques et financières plus efficaces et qu’elle permettra de réaliser des économies. Ainsi, les paiements de très petits montants pourraient devenir moins chers. Cela permettrait de proposer des nouveaux services et de créer des nouveaux modèles commerciaux, comme la vente d’un seul article de presse pour quelques centimes uniquement, au lieu d’abonnements mensuels de journaux.[5] Certains experts sont d’avis que la monnaie digitale de banque centrale pourrait réduire les frictions entre les systèmes de paiements et augmenter la vitesse des transactions tout en assurant leur caractère définitif, par exemple par une livraison et un paiement simultanés dans le négoce de titres. [6]

Il a également été argumenté qu’une monnaie digitale de banque centrale destinée au grand public qui produirait des intérêts pourrait augmenter l’efficacité de la politique monétaire. Avec la monnaie digitale, un instrument supplémentaire pourrait être mis à la disposition des banques centrales, à savoir le taux d’intérêt y afférent.[7] Il a même été lancé l’idée d’entièrement supprimer la monnaie fiduciaire, pour que les banques centrales puissent abaisser les taux d’intérêt nettement en dessous de zéro sans provoquer une ruée sur la monnaie fiduciaire.[8]

Mais je voudrais être clair : les banques centrales n’ont en aucun cas l’intention de supprimer la monnaie fiduciaire. Au contraire, l’Eurosystème se prononce clairement en faveur du maintien des billets et des pièces en euros. Pour beaucoup de personnes, la monnaie fiduciaire a une grande importance, et cela pour de bonnes raisons. Elle protège la vie privée et peut être utilisée indépendamment d’une infrastructure technique. 

Toutefois, la part de la monnaie fiduciaire est en déclin dans de nombreux pays, étant donné que de plus en plus de personnes préconisent les paiements sans numéraire. Ce phénomène s’est encore accentué ces derniers temps en raison de la pandémie de coronavirus. Il faudra voir si ce changement dans les habitudes de paiement se perpétuera ou s’intensifiera encore. La tendance à long terme est toutefois évidente. Une variante de détail de la monnaie digitale de banque centrale permettrait au grand public d’acquérir des créances digitales vis-à-vis de la banque centrale qui seraient tout aussi sûres que de la monnaie fiduciaire. Cependant, en raison d’exigences réglementaires et légales, cette monnaie digitale n’offrirait probablement pas le même degré d’anonymat.

2.2 Risques liés à monnaie digitale de banque centrale

Il existe par ailleurs des préoccupations en ce qui concerne le rôle changeant des banques centrales et des banques commerciales. En principe, la banque centrale pourrait – comme l’a récemment indiqué Hyun – « laisser une empreinte beaucoup plus importante »[9] dans le système financier.

Si les clients transféraient une grande quantité de leurs dépôts auprès des banques en monnaie digitale de banque centrale, cela pourrait profondément modifier le système financier. Kenneth Rogoff a récemment posé la question provocante de savoir qui octroiera des crédits aux consommateurs et aux petites entreprises si les banques perdent la majeure partie de leurs petits déposants, ceux-ci comptant parmi leurs sources de refinancement les meilleures et les moins chères.[10]

Pour pallier à une désintermédiation structurelle pesant sur les banques, Ulrich Bindseil propose un système à deux niveaux.[11] Ainsi, au-dessus d’un certain seuil, la monnaie digitale de banque centrale pourrait produire des intérêts nettement moins favorables. À son avis, cela découragerait les ménages de stocker des sommes importantes de monnaie digitale.

Toutefois, dans le cas d’une crise bancaire systémique, même un taux d'intérêt de pénalité élevé ne pourrait guère empêcher un transfert soudain de fonds – pour ainsi dire une ruée bancaire digitale. D’un autre côté, il est aussi envisageable que les banques deviennent plus prudentes, ce qui réduirait la probabilité d’une crise bancaire.

En effet, la monnaie digitale de banque centrale pourrait aussi provoquer un changement positif dans le système bancaire en promouvant la concurrence et des nouveaux services. Bien entendu, il serait nécessaire de procéder à certains compromis en ce qui concerne la conception : d’une part, la monnaie devrait être attrayante pour les consommateurs pour qu’il soit possible de pleinement tirer parti de son utilité. D’autre part, les risques et les effets secondaires éventuels devraient être limités. Ainsi, des contre-incitations ou des restrictions pourraient certes diminuer le risque d’une ruée bancaire digitale, mais elles restreindraient aussi l’attractivité de la monnaie digitale de banque centrale.

En tout cas, l’introduction de monnaie digitale de banque centrale doit être soigneusement considérée. De nombreuses questions y afférentes doivent encore être analysées. Compte tenu des différents risques, une conception et approche prudentes seraient essentielles.

Plusieurs départements de la Bundesbank se penchent actuellement sur les chances et les risques liés à la monnaie digitale de banque centrale et leur incidence sur les différentes caractéristiques de conception. Cela ne devrait toutefois pas être interprété à tort comme une décision en faveur de la monnaie digitale de banque centrale. Avant de pouvoir peser les différents arguments et d’en tirer des conclusions, nous avons tout d’abord besoin d’amples connaissances sur ce qu’est la monnaie digitale. Dans ce contexte, nous devons aussi toujours garder un esprit ouvert.

3 Alternatives à la monnaie digitale de banque centrale

Mesdames et Messieurs,

En ce qui concerne l’avenir des moyens de paiement, l’accent devrait être mis sur les préférences et les besoins des consommateurs. Le grand public voudrait des moyens de paiement rapides, commodes, sûrs et à un prix avantageux. Cela vaut aussi pour les paiements à l’étranger. Mais cela ne nécessite pas forcément une monnaie digitale de banque centrale.

Bien sûr, un dysfonctionnement du marché pourrait justifier un rôle accru de l’État. Toutefois, dans une économie de marché, il devrait en premier lieu appartenir au secteur privé d’offrir à la population des solutions de paiement innovantes et d’assurer l’échange avec les clients. La tâche des banques centrales consiste à assurer le bon fonctionnement des systèmes de paiement. Elles peuvent par ailleurs agir en catalyseur. C’est pourquoi l’Eurosystème soutient « l’initiative européenne pour les paiements », créée par un groupe de 16 banques importantes implantées dans la zone euro. Le projet vise à remplacer les systèmes nationaux pour les paiements par carte ainsi que les paiements en ligne et mobiles par une carte et un portemonnaie digital uniformes pouvant être utilisés partout en Europe.[12]

Par ailleurs, de plus en plus de processus seront entièrement automatisés en raison de la digitalisation. Un moyen de paiement programmable serait donc pratique et utile quant aux « contrats intelligents » (smart contracts) ou aux paiements « machine-to-machine ». Pour faire avancer cette idée, la Bundesbank et le ministère fédéral des Finances coprésident un groupe composé de représentants des deux institutions, du secteur financier et de l’économie réelle. Je suis persuadé que les opérateurs issus du secteur privé seront en mesure de développer des applications commodes et efficaces pour les consommateurs et les entreprises.

Les destinataires de paiements de gros montants continueront toutefois de préconiser un règlement en monnaie de banque centrale, ce dernier ne présentant pas de risque de défaut de paiement. Si nous parvenions à créer un pont entre les réseaux privés de blockchain et l’infrastructure de paiement existante, les opérations commerciales basées sur la technologie des registres distribués pourraient être réalisées en monnaie de banque centrale. C’est la raison pour laquelle les experts en matière de paiements de la Bundesbank analysent la solution « de déclenchement » (trigger solution). Ce concept permettrait aux « smart contracts » d’activer des transactions TARGET2 conventionnelles.

4 Conclusion

Mesdames et Messieurs,

Des solutions de paiement innovantes comme celle que je viens de mentionner peuvent uniquement être développées dans un environnement favorable aux nouvelles technologies. La récente décision d’établir un des sept pôles d’innovation de la BRI en tant que « hub » de l’Eurosystème à Paris et à Francfort nous permet de promouvoir des solutions innovantes pour les services de paiement et les infrastructures de marché dans un environnement caractérisé par la curiosité et la créativité.

En tant qu’hôte du site de Francfort, nous nous réjouissons de pouvoir faire progresser la digitalisation du système financier conjointement avec des experts de banques centrales du monde entier. 

Je vous remercie de votre attention.


Notes de bas de page::

  1. S. M. Fitzpatrick, et S. McKeon (2020), Banking on Stone Money: Ancient Antecedents to Bitcoin, Economic Anthropology 2020, vol. 7, n° 1, p. 7-21.
  2. C. Barontini et H. Holden (2019), Proceeding with caution – a survey on central bank digital currency, BIS Paper, n° 101; C. Boar, H. Holden et A. Wadsworth (2020), Impending arrival – a sequel to the survey on central bank digital currency, BIS Paper, n° 107.
  3. S. Allen et al. (2020), Design Choices for Central Bank Digital Currency: Policy and Technical Considerations, NBER Working Paper, n° 27634; R. Auer, G. Cornelli et J. Frost (2020), Rise of the central bank digital currencies: drivers, approaches and technologies, BIS Working Paper, n° 880; J. Kiff et al. (2020), A Survey of Research on Retail Central Bank Digital Currency, IMF-Working Paper, n° 20/104.
  4. M. K. Brunnermeier, H. James et J.-P. Landau (2019), The Digitalization of Money, NBER Working Papers, n° 26300.
  5. Bank of England (2020), Central Bank Digital Currency – Opportunities, challenges and design, Discussion paper, mars 2020.
  6. FinTechRat beim Bundesministerium der Finanzen (2020), Der digitale, programmierbare Euro, Stellungnahme 01/2020.
  7. M. D. Bordo, et A. T. Levin (2019), Digital cash: principles & practical steps, NBER Working Papers, n° 25455.
  8. K. Rogoff (2015), Costs and Benefits to Phasing Out Paper Currency, NBER Macroeconomics Annual 2014, vol. 29, p. 445-456; M. Goodfriend (2016), The case for unencumbering interest rate policy at the zero bound, présenté à l’occasion du symposium sur la politique économique à Jackson Hole.
  9. H. S. Shin (2020), Central banks and the new world of payments, discours tenu lors de l'assemblée générale annuelle de la BRI, Bâle, 30 juin.
  10. K. Rogoff (2020), COVID Coin?, https://www.project-syndicate.org/commentary/covid19-impact-on-rise-of-central-bank-digital-currency-by-kenneth-rogoff-2020-08
  11. U. Bindseil (2020), Tiered CBDC and the financial system, ECB Working Paper, n
  12. European Central Bank (2020), ECB welcomes initiative to launch new European payment solution, Press Release, 2 juillet 2020.