« Des taux d'inflation qui pourraient évoluer vers les 5 pour cent » Entretien avec « Frankfurter Allgemeine Zeitung »

Les questions ont été posées par Gerald Braunberger.
Traduction: Deutsche Bundesbank

Monsieur Weidmann, vous n’avez pas voté pour les décisions de politique monétaire du Conseil des gouverneurs, jeudi. Pourquoi ?

Au sein du Conseil des gouverneurs de la BCE, il y a unanimité entre nous sur le fait que la politique monétaire expansionniste est actuellement la politique appropriée. Mais pour moi, un maintien de cet environnement de taux bas sur une durée potentiellement trop longue allait trop loin.

Dans la zone euro, le taux d’inflation se situait en juin tout juste autour de 1,9 pour cent. Nombre d’experts expliquent cette récente montée surtout par des facteurs d’influence temporaires qui ne devraient plus avoir d’effet l‘année prochaine. Votre opinion à ce sujet est-elle contraire à cette estimation ?

Dans un premier temps, les taux d’inflation vont fortement augmenter. Les prévisions de mes experts pour l’Allemagne en fin d’année font état de taux qui pourraient évoluer vers les 5 pour cent. Mais ici, ce sont surtout des facteurs temporaires qui impactent. Parmi eux, il faut relever les prix de l’énergie et des matières premières et en Allemagne la fin de la réduction temporaire de la TVA de l’année dernière. C’est pourquoi les taux d’inflation devraient sans doute sensiblement diminuer ultérieurement. Mais la trajectoire future est encore incertaine.

Voyez-vous des risques d’inflation à plus long terme ?

Les goulets d’étranglement du côté de l’offre, comme c’est le cas pour les semi-conducteurs, pourraient se révéler très tenaces. Les effets de rattrapage correspondant à la consommation reportée pendant la pandémie pourraient être plus importants et faire monter les prix plus fortement. Et les taux d’inflation d’abord plus élevés pourraient déboucher sur des anticipations d’inflation plus fortes et des accords salariaux plus substantiels. De surcroît : si nous voulons tenir les objectifs climatiques, une forte augmentation du prix du CO2 est inévitable. Cela fera pression, pendant de nombreuses années, sur les prix de l’énergie. S’ajoute à cela le fait que, dans le cadre de notre revue stratégique, nous avons décidé de tenir compte à l’avenir, dans notre indice des prix à la consommation, des prix pour l’immobilier occupé par les propriétaires. Actuellement cela augmente le taux d’inflation dans la zone euro de 0,2 à 0,3 points de pourcentage. On peut bien évidemment évaluer tous ces facteurs de manière différente, mais nous devrions les suivre de très près.

Comment les perspectives économiques positives dans la zone euro sont-elles compatibles avec une politique monétaire très expansionniste ?

Nous assistons à un fort rebond de l’économie, cela est certain. C’est une bonne nouvelle. À terme, cela devrait déboucher sur un taux d’inflation plus élevé, mais nous savons aussi que, dans la zone euro, le taux d’inflation n’a que peu réagi à une plus forte utilisation des capacités de production ces derniers temps.

Dans le cadre de sa nouvelle stratégie, la BCE s’est aussi dotée d’un nouvel objectif d‘inflation de 2 pour cent. À la différence de l’ancien objectif d’inflation qui se situait juste en dessous de 2 pour cent, le nouvel objectif est symétrique, ce qui signifie que l’on considérera des écarts négatifs et positifs comme des dérapages. La BCE veut-elle tolérer par là une plus forte inflation ?

Je ne vois, dans le nouvel objectif d’inflation, ni un dérapage vers des taux d’inflation nettement plus élevés, ni un changement de cap dramatique. En fin de compte, le nouvel objectif est plus facile à expliquer. Par ailleurs, il s’agit là d’un ajustement sur une pratique habituelle établie par les banques centrales.

Mais désormais la BCE tolère des taux d’inflation supérieurs à 2 pour cent. Cela ne vous fait pas peur ?

Les banques centrales ne peuvent interférer dans le processus économique au point d’être en mesure de déterminer les taux d’inflation avec la précision d’une décimale derrière la virgule. C’est pourquoi un léger dépassement temporaire de l’objectif de 2 pour cent est aussi peu évitable qu’une valeur temporaire légèrement inférieure. Mais cela ne pose pas problème et, parlant de stratégie, nous nous sommes mis d’accord sur ce point. Pour moi, il y a quelque chose de très différent qui est important : le Conseil des gouverneurs de la BCE s’est prononcé à l’unanimité, en ce qui concerne la stratégie, contre un objectif d’inflation moyen: une valeur temporaire inférieure à l’objectif d’inflation, ainsi que nous l’avons vu au cours des dernières années, ne doit pas à l’avenir être compensée par un dépassement ciblé. 

En Allemagne nombre de personnes diraient : un objectif d’inflation de 2 pour cent ne signifie pas stabilité des prix. Pour la stabilité des prix, il faudrait un objectif d’inflation zéro.

Je pense qu’il est scientifiquement fiable de considérer qu’en termes de politique monétaire,  ce n’est pas l’objectif d'inflation zéro qui est optimal, mais plutôt une hausse des prix modérée solidement ancrée. Cela est lié, entre autre, à des problèmes de mesure des prix.

La gestion de la politique monétaire ne souffre-t-elle pas aussi, dans le cas d‘une inflation zéro, du niveau extrêmement bas des intérêts ? En fin de compte, la BCE ne peut pas continuer à baisser les taux d’intérêt indéfiniment.

C’est là un point extrêmement important. Lorsque l’inflation est faible, les taux d’intérêt nominaux sont aussi, en règle générale, plus bas et le plancher des taux est plus vite et plus souvent atteint. Lorsqu’il n’y a plus de possibilité de baisser les taux directeurs, l’instrument central de la politique monétaire fait alors défaillance et dans une situation extrême on assistera à une spirale déflationniste. C’est la raison pour laquelle les banques centrales réagissent très fort quand on approche du plancher. Pour employer une image : cela ressemble à une voiture qui menace de s’embourber et dont le chauffeur fait tout pour l’éviter. Ce n’est pas une situation dans laquelle une banque centrale se sent à l’aise.

Lorsque la banque centrale est entravée dans sa politique des taux d’intérêt, il lui reste bien toujours les achats d’actifs.

Oui, entre autre. Mais nous ne devons également pas perdre de vue les effets collatéraux néfastes – et surtout quand le volume des achats ne cesse d’augmenter. Les achats d’actifs peuvent provoquer de plus fortes distorsions que les baisses de taux directeurs et sont marqués des problèmes spécifiques au sein de l’union monétaire. Lors d’achats de titres souverains, il faut, entre autre, tenir compte de l’interdiction du financement monétaire des États. Je me suis toujours engagé pour que l’on reste attentif à la proportionnalité de notre politique monétaire et pour éviter que la politique monétaire ne se retrouve à la remorque de la politique financière.

La BCE, dans le cadre de sa revue stratégique, s’est aussi engagée en faveur d’une « politique monétaire verte ». Veut-elle par-là augmenter sa popularité ?

Le Conseil des gouverneurs de la BCE a décidé, en juillet, d’intégrer davantage d’aspects de protection du climat dans son cadre opérationnel de la politique monétaire. Le changement climatique et la transition vers une économie plus durable influencent les perspectives de stabilité des prix, peuvent avoir un impact sur la stabilité des marchés financiers et rayonner jusque sur le profil de risque des actifs dans le bilan de l’Eurosystème.

La BCE ne doit-elle pas soutenir les objectifs généraux de l’Union européenne, tant que ce soutien n’est pas en contradiction avec son mandat principal qui est d’assurer la stabilité des prix? La protection du climat est un des objectifs de l’UE.

La stabilité des prix est une condition essentielle qui permet de poursuivre avec succès les objectifs divers de la politique. Il me tient à cœur de montrer clairement où sont les limites pour la banque centrale. Les banques centrales ne devraient pas poursuivre de politique climatique propre. Les décisions correspondantes doivent rester aux mains des parlements et gouvernements. Nous ne devrions pas tenter de corriger un échec politique supposé des gouvernements. En agissant ainsi nous saperions les fondements de notre indépendance.
 

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