« Il serait donc contre-productif, également d’un point de vue économique, d'assouplir trop rapidement » Entretien avec « Rheinische Post »

Interview menée par Moritz Döbler et Kerstin Münstermann.
Traduction: Deutsche Bundesbank

M. Weidmann, l'Allemagne se trouve actuellement en plein confinement strict suite à la deuxième vague de coronavirus. Pouvons-nous vraiment nous permettre les vastes mesures de crise, comme l’affirme le ministre fédéral des Finances?

Les sommes dont il s'agit ici sont impressionnantes et effrayantes pour certains. Mais il était juste d'intervenir de manière résolue pour éviter que l'économie ne soit prise dans une spirale descendante. L'Allemagne a géré ses finances de manière solide en période de conjoncture favorable et dispose d’une marge de manœuvre en l’actuelle période de conjoncture défavorable. En s'endettant fortement, l'État stabilise l'économie et parvient ainsi à éviter le pire.

Mais la dette reste-t-elle maîtrisable ?

Nous prévoyons que le fardeau de la dette sera plus faible que lors de la grande crise financière et qu’il sera maîtrisable pour l'État allemand. Si nécessaire, celui-ci dispose encore d’une marge pour procéder à des ajustements. En effet, l'incertitude quant à l’évolution de la pandémie et à ses effets économiques reste élevée, et ce dans les deux sens. Par exemple, la deuxième vague de coronavirus est plus forte que prévue et il existe des informations quant à une nouvelle variante plus contagieuse du virus. D'un autre côté, des vaccins sont maintenant disponibles plus rapidement que prévu au départ.

Peut-on alors encore établir des prévisions sérieuses?

Bien sûr. Mais compte tenu de l'incertitude élevée, il est encore plus important de clairement indiquer les hypothèses sur lesquelles elles sont basées, par exemple en ce qui concerne l’évolution de la pandémie. Nous avons vu au cours de cet été que l'économie peut rapidement redémarrer après un confinement. C'est pourquoi la deuxième vague ne nous conduit pas à remettre fondamentalement en cause nos prévisions du début du mois de décembre.

Mais la deuxième vague ne va-t-elle pas causer beaucoup plus de dégâts ?

Pour l’instant, je ne pense pas que cela sera le cas. La vie économique n'est pas aussi restreinte qu’au printemps. Les entreprises ont appris à mieux gérer la situation. Et les campagnes de vaccination débuteront prochainement. Tout dépend de l’évolution de la pandémie. Elle doit être endiguée et finalement surmontée pour permettre à l'économie de se redresser durablement.

Même sans la pandémie de coronavirus, certaines parties de l'économie étaient déjà sous pression, comme l'industrie automobile allemande. La pandémie et les changements structurels feront-ils de nouveau de l’Allemagne « l’homme malade de l’Europe » ?

Je ne sous-estimerais pas la capacité de transformation et d'innovation de l'économie allemande. L'industrie est jusqu’à présent relativement bien sortie de la crise. En revanche, les secteurs de services sont plus touchés par les restrictions de contact. Le défi principal de la politique est maintenant le suivant : d'une part, soutenir l'économie et, d'autre part, ne pas faire obstacle au changement structurel. En tout état de cause, il conviendra, après la crise, de mettre fin de manière conséquente aux mesures de crise prises par l'État.

Avant ou après les prochaines élections ?

Les mesures de crise devraient dépendre du cours de la pandémie et de ses effets, et non des dates des élections.

Voyez-vous le risque que l'on soit enclin, par exemple en ce qui concerne les allocations de chômage partiel, de prolonger trop longtemps ces aides ?

La plupart des salariés ne souhaitent pas être soumis au chômage partiel, mais travailler normalement. Le chômage partiel est un instrument standard et son extension temporaire est une mesure appropriée à l’heure actuelle. Il aide à surmonter la profonde récession économique et à éviter un chômage élevé. Mais dès lors que nous aurons passé le pire, les dispositions spéciales en matière d’allocations de chômage partiel devront expirer. Sinon, elles risqueront de freiner les changements structurels nécessaires. Choisir le bon moment est un exercice difficile que je n’envie pas aux politiciens.

La BCE a procédé à des ajustements en mars, en juin et, dernièrement, en novembre. Vous vous êtes montré critique à l'égard des récentes mesures d'aide. La part des titres souverains des pays de la zone euro détenus par les banques centrales ne devrait pas être trop importante et les mesures d'urgence en matière de politique monétaire ne devraient pas devenir un dispositif permanent. Cela signifie-t-il que vous estimez que les aides de la BCE sont trop élevées?

Les possibilités de la politique monétaire sont actuellement limitées. Par exemple, si les restaurants et les magasins sont fermés, alors, malgré des taux d'intérêt bas, personne ne peut y dépenser de l'argent. Dans ce cas, il incombe à l'État, à la politique budgétaire, d'aider les entreprises et les salariés en cas de perte de revenus. Les banques centrales contribuent avant tout à maintenir des conditions de financement favorables et à éviter une contraction du crédit, ce qui aggraverait la crise. Sinon, l'inflation s’éloignerait encore plus loin de notre objectif, et la stabilité des prix serait menacée. Je pense donc qu'un soutien de la politique monétaire est nécessaire, mais j'ai en effet des doutes quant à l'ampleur des nouveaux achats de titres décidés. En outre, il est important de réduire ces mesures lorsque l'urgence pour laquelle elles ont été créées sera terminée.

La politique compte-t-elle trop sur les banques centrales?

La politique a, dans l'ensemble, bien agi dans cette crise. Elle ne devrait néanmoins pas s’habituer à l’idée que les banques centrales maintiendront toujours les taux d'intérêt à un niveau bas. Si les prévisions concernant l’évolution des prix l'exigent, il faudra aussi relever les taux d'intérêt.

Un revirement des taux d'intérêt dans les années à venir est-il vraiment réaliste ?

Selon nos dernières prévisions, la hausse des prix dans la zone euro devrait plutôt rester modérée au cours des prochaines années. Un revirement des taux d'intérêt ne sera donc pas pour demain.

Craignez-vous pour l'indépendance des banques centrales ? La Réserve fédérale américaine subit déjà une pression massive …

Dans la plupart des pays, la loi garantit que les banques centrales sont indépendantes de la politique. Nous avons, au sein de l'Eurosystème, le mandat clair de veiller en premier lieu à la stabilité des prix. Cela devrait suffire pour que nous puissions nous libérer d’une telle pression.

Devrait ?

Nous ne devons pas susciter de fausses attentes. Si les gouvernements considèrent que nous viendrons, en fin de compte, toujours à leur rescousse, ils ne verront peut-être plus de limites à l’endettement public. Une hausse de la dette augmente, à son tour, la pression sur les banques centrales. C'est pourquoi nous devons sans cesse montrer très clairement que nous ne tiendrons pas compte des coûts du financement public si la stabilité des prix exige des taux d'intérêt plus élevés. Dans leur propre intérêt, les gouvernements devraient se préparer à une augmentation des taux d'intérêt et ne pas faire comme si chaque charge de la dette était facilement finançable.

Le fait que grâce aux taux d’intérêt négatifs, le ministre des Finances engrange actuellement des milliards en contractant de nouvelles dettes, est-il mauvais pour le moral ?

L'État allemand a misé sur des finances publiques saines et y est également tenu par la Constitution. En outre, il bénéficie actuellement de taux d'intérêt très bas, voire négatifs. Ces deux éléments lui permettent de prendre des mesures fortes de politique financière face à la crise. Mais ni l’Allemagne, ni d'autres pays de la zone euro, ne devraient compter sur l’idée que les taux d'intérêt resteront éternellement aussi bas. Le fait que la Grèce et l'Italie puissent actuellement s'endetter plus favorablement que les États-Unis est déjà très inhabituel.

Quelle est votre préoccupation pour la stabilité des prix?

À l'heure actuelle, les mesures des prix ne sont pas entièrement significatives. Par exemple, certains biens couverts par l'indice des prix ne peuvent pas être acquis, et certains services ne peuvent pas être utilisés. C'est le cas, par exemple, des voyages à forfait, des visites au restaurant ou au théâtre. En ce qui concerne la pression future sur les prix, la question se pose de savoir si la consommation repoussée sera rattrapée plus tard. Je pense en tout cas que la hausse des prix sera plus forte lorsque les mesures d’endiguement auront été levées. En Allemagne s’ajoute le fait que la TVA retrouvera son niveau de 19 %. Chez nous, les taux d'inflation pourraient être supérieurs à 2 % au second semestre de l'année. Toutefois, dans l'ensemble de la zone euro, la tendance générale en matière de prix devrait rester plus modérée.

La réduction de la TVA a-t-elle été utile ?

Je l’ai jugée à l’époque comme étant appropriée et je suis toujours moins sceptique que d'autres en ce qui concerne cette mesure. Environ 60 pour cent de la réduction de la taxe ont été répercutés par une baisse des prix, ce qui a profité au pouvoir d'achat des consommateurs. Cependant, les 40 pour cent restants ne sont pas perdus, mais sont restés dans les entreprises. De cette manière, les entreprises ont été soutenues dans une situation critique. Cela a également aidé - même si la crise n’a certainement pas touché toutes les entreprises de la même manière. La mesure visait également à ce que la consommation soit anticipée, afin de lisser le cycle conjoncturel. Mais cela ne fonctionne généralement pas de manière permanente, et il incomberait donc d’y mettre fin comme prévu à la fin de l'année.

Comment doit-on continuer après la fin du confinement ? Faut-il progressivement assouplir les règles ou plutôt suivre une ligne de conduite dure ?

Tout d'abord, il s'agit de la santé et de la vie des citoyens. En ce qui concerne les perspectives économiques, l'évolution de la pandémie constitue en fin de compte un facteur déterminant. Il serait donc contre-productif, également d’un point de vue économique, d'assouplir trop rapidement. Si les gens ont peur pour leur santé, l'économie pâtit de leur sentiment d’insécurité et de leur réserve à l’égard de la consommation. Il est important que la pandémie soit endiguée efficacement.

Est-ce que nous misons encore suffisamment sur les forces du marché ? Le vaccin provient du secteur privé ...

L'État a un rôle important à jouer. Il est correct qu'il prenne des risques supplémentaires dans une situation critique et qu’il stabilise l'économie. Mais il ne s’agit pas de créer une nouvelle compréhension des rôles. Dans notre économie sociale de marché, l'État ne peut pas remplacer la concurrence du secteur privé et l'innovation entrepreneuriale.

L'importance de la monnaie fiduciaire augmente-t-elle parce que les gens gardent de nouveau l'argent sous les oreillers ?

Au début de la crise, nous avons vu une demande accrue de monnaie fiduciaire, parce que les gens ne voulaient pas courir de risque. En même temps, en cette période de pandémie, de plus en plus d’achats sont payés sans espèces. En tout état de cause, la monnaie fiduciaire a toujours sa place légitime en tant que moyen de paiement : elle préserve la vie privée et ne dépend pas autant d'une infrastructure technique.

L'éducation est particulièrement importante pour le développement économique. Que doit-on faire pour éviter le décrochage à long terme de la génération « corona » ?

Je considère cela comme un thème important. Dans de nombreux cas, les heures d’enseignement en présentiel ne sont pas compensées par l'apprentissage à domicile. Des expériences historiques démontrent les effets d’une interruption massive de l'enseignement. Les élèves se retrouvaient ensuite plus souvent au chômage et disposaient de revenus plus faibles. Cela ne devrait pas se répéter, et nous devons compenser les interruptions dans l’enseignement. Cela peut signifier des dépenses d'éducation plus élevées et certainement des concepts novateurs. Par exemple, nous devrions utiliser plus efficacement les médias numériques.

Le changement climatique est-il relégué en tant que menace au second plan en raison de la pandémie ?

Cela ne doit pas se produire et, à mon avis, ce n'est pas le cas. Le changement climatique est l'un des plus grands défis de notre époque et il a de graves conséquences pour nous tous. Les États doivent prendre des mesures efficaces à cet égard. Nous aussi, les banques centrales, pouvons apporter une contribution, par exemple en ce qui concerne les changements verts dans le système financier. Mais nous ne faisons pas notre propre politique climatique. Celle-ci a, par exemple, souvent des effets de répartition importants, comme le montre la sortie du charbon, et c'est pourquoi elle doit être menée par les parlements et gouvernements élus.

Aux États-Unis, un nouveau président prendra ses fonctions en janvier – quelles sont vos attentes ?

J’ai l'espoir que la division de la société américaine puisse être surmontée et que la politique américaine devienne de nouveau plus prévisible pour les autres pays. J'espère en particulier un nouvel élan pour l'Organisation mondiale du commerce.

Voyez-vous une fin au conflit commercial avec la Chine ?

Les États-Unis continueront de porter un regard critique sur la Chine et, sur certains points, ils ont eu raison avec leurs critiques. Mais j'espère que les relations vont changer. Cela pourrait également aider à refouler le protectionnisme qui est en train d’augmenter. En tout état de cause, une vision purement nationale n’est certainement pas utile, que ce soit aux États-Unis ou en Chine, et encore moins en Europe.

Quels changements durables prévoyez-vous suite à la pandémie ?

Cela n'est pas encore évident dans de nombreux domaines. Mais la pandémie a certainement fait progresser la digitalisation. Beaucoup reconnaissent maintenant plus clairement les avantages – mais aussi ce qu’elle ne peut pas remplacer. Dans le monde professionnel, le télétravail a pris une nouvelle importance. Dans la mesure du possible, il deviendra plus courant de répartir le travail entre la maison et la présence sur le lieu de travail. En effet, cela apporte des avantages importants en ce qui concerne la conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle. Mais le contact direct au sein de l'équipe de travail demeure irremplaçable. En fin de compte, nous devons trouver le juste équilibre dans ce domaine.

Quels sont vos souhaits pour la nouvelle année ?

J'espère que nous surmonterons rapidement la pandémie et que nous retrouverons une vie qui nous permettra de nous rencontrer en toute sérénité. Cela me manque aussi personnellement.

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