« Nous continuons à tabler sur une croissance » Entretien avec Handelsblatt

Les questions ont été posées par Jan Mallien, Sebastian Matthes und Frank Wiebe
Traduction: Deutsche Bundesbank

Monsieur Nagel, comment vivez-vous dans votre nouvelle fonction de chef de la Bundesbank la guerre en Ukraine ?

Je suis consterné par l’agression militaire, et je voudrais exprimer ma compassion pour la population ukrainienne. Les terribles souffrances dans ce pays m’affectent profondément. Il faut mettre fin à cette guerre menée par Poutine. En tant que Bundesbank, nous apportons notre soutien au gouvernement fédéral, par exemple dans la transposition des sanctions financières.

Quelles seront les conséquences économiques de la guerre et des sanctions ?

Nous vivons ici une césure. La confiance que nous portions à la Russie, un pays avec lequel nous avions entretenu de multiples relations économiques pendant des décennies, est perdue et ne reviendra pas de sitôt. Cela entraînera des adaptations économiques importantes et onéreuses.

À court terme, nous percevons maintenant les réactions violentes sur les marchés financiers et les marchés des matières premières. Mais que prévoyez-vous à long terme ?

Avant la guerre, nous avions presque atteint de nouveau en Europe le chemin de croissance sur lequel nous étions avant la pandémie de coronavirus. Nous étions sur la bonne voie. Maintenant, nous prenons conscience avec douleur à quel point nous sommes dépendants des matières premières russes. La politique et l’économie veulent désormais réduire cette dépendance. Cela implique un processus de transformation important et continu qui se recoupe avec la transition énergétique, mais doit se dérouler beaucoup plus rapidement.

La Bundesbank est-elle prête au cas où une escalade de la crise provoquerait des problèmes dans le système financier ?

Oui. Déjà depuis la crise financière de 2008, nous avons installé à la Bundesbank une cellule de crise pour traiter de telles situations. En tant que responsable à l’époque de la direction générale des Marchés, j’ai moi-même contribué à l’établir et à réunir ainsi autour d’une table la grande expertise des différents ressorts – marchés, surveillance, macroéconomie, etc. Cela nous permet de réagir très rapidement en cas de besoin.

Les récents événements nous pousseront-ils dans une stagnation, un scénario marqué par une hausse de l’inflation et une faiblesse économique ?

Je ne prévois pas actuellement une stagnation, même si les effets de la guerre entraîneront une hausse du taux d'inflation et un ralentissement de la croissance économique. Le marché du travail est certes déjà tendu et des problèmes sont prévisibles en Allemagne en raison du manque de main-d’œuvre qualifiée. Mais nous n’avons actuellement pas de signes d’une spirale salaires-prix. Et nous continuons à tabler sur une croissance – elle prendra seulement un peu plus de temps.

Dans le contexte des contraintes actuelles, il était quand même surprenant que la Banque centrale européenne (BCE) ait suggéré une fin des achats de titres et ainsi ouvert la voie à une augmentation des taux d’intérêt.

Cela ne me surprends pas. Nous avons déjà clairement signalé lors de notre session de février que des décisions seraient prises en mars. Nous avons par ailleurs décidé de naviguer à vue et de nous laisser ouvertes toutes les options.

Cela s’est certes dessiné en février. Mais entre-temps la guerre a éclaté.

Correct, mais celle-ci freinera justement non seulement la performance économique, mais renforcera aussi la forte pression sur les prix déjà tenace auparavant. Les experts de la BCE prévoient maintenant que cette année le taux d'inflation de la zone euro sera de 5,1 pour cent, et pour la suite, les risques à la hausse ont également plutôt augmenté. C’est face à cette situation que nous avons réagi.

La décision implique aussi un changement de l’orientation en matière de politique monétaire. La formulation selon laquelle une hausse des taux d’intérêt devrait intervenir « peu après » l’expiration des achats de titres a été remplacée par un « quelque temps après » plus vague. Est-ce que cela signifie que la première augmentation des taux d'intérêt n’interviendra que plus tard ?

Cette formulation vise à montrer que nous laissons ouverte la date exacte à laquelle nous allons relever les taux directeurs après la fin des achats nets de titres. Et je considère que compte tenu de la forte incertitude, il est très important que nous ne nous fixions pas d’avance, mais que nous restions flexibles.

Est-il possible que la BCE regrettera bientôt les décisions de jeudi si les contraintes pour l’économie devaient s’avérer encore plus lourdes ?

Même si nous devions considérer ultérieurement de réagir différemment, cela n’aurait rien à voir avec des regrets. C’est une question de bonne politique monétaire de réagir de manière appropriée face aux nouvelles données et prévisions.

Restons-en aux données : les modèles de prévision de la BCE n’ont déjà pas fonctionné avant la pandémie de coronavirus, ayant fait apparaître dans la plupart des cas une inflation trop élevée. L’an passé, les prévisions étaient par contre beaucoup trop basses. Est-ce que cela ne signifie pas que l’on erre dans le noir si l’on se fie dans cette situation difficile à des modèles ?

Je ne le verrais pas ainsi. Les modèles offrent sur la base du passé une bonne orientation sur ce dont on peut s’attendre pour l’avenir. Mais justement, lorsque beaucoup de choses sont encore en mouvement dans la vie économique et que cela ne peut pas encore être reflété avec précision dans les modèles, nous nous fierons pas uniquement à leurs résultats.

La présidente de la BCE, Christine Lagarde, a suggéré qu’il y avait bien eu des divergences d’opinions au cours de la réunion du Conseil. Certains membres auraient conseillé de ne rien décider. D’autres auraient insisté sur la nécessité d’annoncer une baisse plus rapide des achats de titres sans conditionner cela explicitement aux données futures. Avez-vous fait partie de ces derniers ?

J’ai déjà exprimé clairement à différentes occasions que je prends très au sérieux la hausse de l’inflation. Nous devrions garder en vue la normalisation de notre politique monétaire. Mais il convient surtout de noter que nous nous sommes finalement accordés, de mon point de vue, sur une décision bonne et équilibrée.

Dans le passé, il y a eu parfois des disputes au sein du Conseil des gouverneurs de la BCE. Nombreux sont ceux qui attendent de vous maintenant que vous poursuiviez la tradition de la Bundesbank orientée sur la stabilité. D’autres espèrent que vous essayerez d’éviter d’être marginalisé au sein du Conseil des gouverneurs. Comment comptez-vous maîtriser ce grand écart ?

Ce grand écart n’existe pas. Les citoyens peuvent compter sur la Bundesbank en tant qu’ancre de stabilité, c’est ce que j’ai clairement exprimé dès le début. Au sein du Conseil des gouverneurs de la BCE, nous avons tous le mandat commun d’assurer la stabilité des prix. Et la récente décision montre que nous relevons ce défi. Je me vois au sein du Conseil des gouverneurs en tant que membre d’une équipe, mais aussi comme quelqu’un qui ne craint pas des débats de fond controversés.

En Allemagne, on entend régulièrement l’objection que la BCE ne peut pas suffisamment augmenter les taux d’intérêt, parce que dans ce cas, certains pays comme l’Italie ne pourraient plus supporter le fardeau de leur dette.

Nous devons orienter la politique monétaire sur notre objectif de la stabilité des prix. Aucun compromis n’est permis. La politique financière a une grande responsabilité, tant sur le plan national qu’international, d’assurer des finances publiques solides. Dans une perspective historique, les taux d’intérêt dans l’ensemble de la zone euro sont extrêmement bas. C’est une situation de départ favorable à partir de laquelle des hausses des taux d’intérêt peuvent mieux être supportées.

Si la situation économique devait s’aggraver, la BCE pourrait être contrainte d’acquérir de manière ciblée les obligations de certains États, afin que les primes de risque sur les rendements souverains ne deviennent pas excessifs.

C’est là que la politique financière se trouve au premier rang. Ce n’est pas la tâche de la politique monétaire de garantir le financement des États. Jusqu'à présent, les primes de risques ne sont pas plus élevées qu’avant la pandémie. Et il convient de retenir : pendant la pandémie, les politiques monétaire et financière ont très bien fonctionné et ont chacune apporté une contribution essentielle à la stabilisation.

Maintenant, l’Allemagne s’endette considérablement. Pour renforcer l’armée, il est prévu de constituer un fonds un fonds public spécial permettant de contourner le frein à l’endettement inscrit dans la constitution. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons affaire à une situation absolument exceptionnelle. Il s’agirait dans ce cas d’ancrer un fonds public spécial dans la loi fondamentale allemande. Dans mon optique, une telle approche serait cohérente. Et le simple fait que l’ancrage dans la loi fondamentale soit soutenu par une large majorité des membres du Bundestag signifie que cette approche n’affaiblirait pas le frein à l’endettement.

Les règles d’endettement du traité de Maastricht sont-elles encore pertinentes ? Lors de l’adoption du traité, le taux directeur de la Bundesbank était à presque neuf pour cent, alors qu’il est de zéro pour cent aujourd'hui.

Les débats sur une réforme sont en cours, la Bundesbank a elle aussi soumis des propositions. Mais peu importe comment nous jugeons en détail les règles et les modifications éventuelles, nous devons garder une chose à l’esprit : des finances publiques solides sont importantes. Les taux d’endettement actuellement très élevés doivent être nettement réduits. Pour cela, nous avons besoin de règles budgétaires fiables, cohérentes et contraignantes. Pendant la pandémie de coronavirus, l'Allemagne a considérablement profité du fait que nous avions au cours des années précédentes créé une marge de manœuvre précieuse qui nous permet de surmonter la crise.

Les taux d’intérêt bas des dernières années ont fait grimper les prix immobiliers en Allemagne. Y a-t-il un risque d’éclatement d’une bulle ?

Nous observons sur le marché de l'immobilier résidentiel en Allemagne des surévaluations qui ont encore augmenté pendant la pandémie. Et au cours des dernières années, les taux bas ont été un facteur important pour la hausse des prix. Mais il incombe en premier lieu à la politique macroprudentielle de contrer les risques pour la stabilité financière. Dans ce domaine, des mesures ont déjà été prises récemment, par exemple des coussins de fonds propres plus élevés pour les banques.

Pour conclure, une question particulière : qu’en est-il du nouveau campus de la Bundesbank ? Il y a eu des retards en ce qui concerne le déménagement, et les coûts devraient être plus élevés que prévu.

La construction actuelle a été conçue dans les années 1960, et le personnel a emménagé en 1972. Elle ne répond plus aux exigences d’aujourd’hui. Nous avons besoin maintenant d’une modernisation qui sera pendant longtemps à la hauteur. Le retard dans le déménagement n’a pas entraîné de frais de location supplémentaires.

Quelles sont vos priorités concernant le projet ?

Nous avons besoin de suffisamment d’espace sur le nouveau campus pour pouvoir regrouper les agents qui sont actuellement répartis sur différents sites à Francfort. Outre des conditions de travail répondant aux exigences actuelles, je tiens à ce que nous soyons dotés d’un système de chauffage et de réfrigération largement neutre sur le plan climatique. Nous avons par ailleurs des exigences très élevées en matière de sécurité, puisque nous y stockons environ la moitié de nos réserves d’or.

Mais vous espérez quand même pouvoir emménager sur le nouveau campus avant la fin de votre mandat ?

Mais bien sûr !

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