Service Navigation

Ne pas occulter les risques

Ne pas occulter les risques Entretien avec "Handelsblatt"

21.09.2018 | Jens Weidmann

Propos de Jens Weidmann recueillis par Sven Afhüppe, Jan Mallien et Frank Wiebe.
Traduction: Deutsche Bundesbank

Monsieur Weidmann, les spéculations ont été nombreuses autour de la succession du président de la BCE, Mario Draghi. À quel point la question du prochain président de la Banque centrale européenne est-elle encore ouverte ?

La décision fait partie d’un ensemble de nominations au niveau européen et elle sera probablement prise au milieu de l’année prochaine, après les élections au Parlement européen.

Vous sentiriez-vous en mesure d’assumer cette tâche ?

Je pense que tous les présidents des banques centrales nationales en Europe doivent avoir l’ambition de participer de manière significative à la définition de la politique monétaire.

Certains économistes sont d’avis que la succession n’est pas très importante, étant donné que le cours de la politique monétaire est déjà tracé pour les prochaines années.

Il est exact que la politique monétaire va se normaliser. Mais le chemin est encore long. Il recèle encore de grands défis et le point d’arrivée précis reste à définir. Par ailleurs, la crise a montré le rôle central que peut jouer la BCE. Je suis convaincu que la prochaine présidence de la BCE sera également importante et marquante.

Selon une opinion largement répandue, la première augmentation des taux pourrait arriver dans environ un an. Quel est le risque que ce moment soit encore retardé ?

Le Conseil des gouverneurs de la BCE prend ses décisions sur la base des données actuelles et, avant tout, en considérant l’inflation anticipée à moyen terme. Il a récemment insisté sur le fait que les incertitudes quant à l’évolution future de l’inflation ont reculé. J’estime aussi que nous ne devons pas occulter les risques d’une politique monétaire extrêmement accommodante.

La période de plusieurs années de reprise de l’économie mondiale pourrait bientôt prendre fin. Quels sont, selon vous, les risques qui menacent un développement économique positif ?

Les récents problèmes dans les pays émergents constituent un risque. Pensez simplement aux turbulences en Argentine ou en Turquie. La croissance pourrait toutefois être plus vigoureuse que prévu, parce que par exemple la politique budgétaire dans certains pays soutient plus fortement l’économie. Au total, les projections actuelles montrent que la croissance de l’économie mondiale est robuste. C’est en particulier le cas pour les grands pays industrialisés.

La décision de la banque centrale turque d’augmenter ses taux était-elle la bonne ?

Je ne commente pas les décisions de politique monétaire des autres banques centrales. Mais l’exemple de la Turquie montre l’importance de l’indépendance de la politique monétaire, car la pression politique évidente sur la banque centrale a contribué aux turbulences de la monnaie.

Où voyez-vous encore des risques ?

Le conflit commercial entre les États-Unis, d’une part, et la Chine et l’Europe, d’autre part, pourrait s’exacerber et freiner la croissance mondiale. Les effets de l’escalade d’un conflit commercial, et donc les conséquences pour notre politique monétaire, ne sont pas clairs. Des droits de douane plus élevés font, en soi, monter les prix pour les consommateurs. Et le commerce peut être redirigé depuis les pays soumis à droit de douane vers d’autres pays. 

Avez-vous calculé ce que seraient les effets d’une aggravation du conflit commercial ?

Oui. Le principal résultat est que tous les pays en pâtiraient en fin de compte, y compris les États-Unis.

Les épargnants et les banques souffrent de la politique persistante de taux zéro. Le temps n’est-il pas déjà venu de revenir à une politique monétaire normale en Europe ?

L’Allemagne connaît l’une des plus longues phases de croissance depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et la zone euro croît aussi désormais dans son ensemble. Dans le même temps, la politique monétaire est aussi expansive qu’au sommet de la crise alors que les perspectives concernant les prix sont désormais en accord avec notre définition de la stabilité des prix. Il est donc correct d’engager maintenant le retour à la normale. Il est d’autant plus important que les États se préparent à la remontée des taux d’intérêt et qu’ils réduisent leur endettement.

Que demandez-vous exactement ?

On oublie souvent que l’augmentation annuelle du taux d’endettement de trois pour cent du produit intérieur brut a été pensé comme une limite supérieure et que l’objectif convenu est un budget structurellement en équilibre. Il faut profiter des périodes favorables pour prévoir en vue de temps plus difficiles : les États de la zone euro devraient se doter des marges financières pour exercer un effet stabilisateur dans une future phase de dépression.

La plupart des pays de la zone euro n’ont pas vraiment de marge financière.

Certains affichent un budget quasi à l’équilibre structurellement et même des excédents. C’est le cas des Pays-Bas, de Malte ou du Luxembourg qui restent aussi en dessous de la limite supérieure de 60 pour cent du PIB pour la dette. L’Allemagne présente aussi un excédent sensible et respectera bientôt la limite de 60 pour cent. Le ratio de la dette publique dans la zone euro se situe jusqu’à présent à peine en dessous de son niveau record de la crise. Il dépassera encore largement 100 % dans cinq pays cette année.

Comment évaluez-vous l’évolution en Italie ?

Je pars du principe que le nouveau gouvernement est conscient de ses engagements européens et qu’il présentera un budget viable, ne serait-ce que dans son propre intérêt. En effet, cela ne fait aucun sens de prévoir des mesures qui ne sont pas finançables, car la prime de risque sur les titres d’emprunt d’État augmente. Les dernières déclarations du gouvernement vont en tout cas dans la bonne direction.

Des voix se sont toutefois élevées en Italie pour exiger que la BCE poursuive ses achats de titres d’emprunt afin de maintenir les coûts de financement bas pour Rome.

Le président de la BCE Mario Draghi l’a clairement refusé. La politique monétaire n’est pas là pour protéger les gouvernements des effets de leurs propres décisions sur les coûts de financement. Il est important que les marchés puissent signaler, par des taux d’intérêt plus élevés, les risques qu’ils voient sur la soutenabilité de la dette. Les achats de titres d’emprunt d’État par les banques centrales ont déjà affaibli cet effet, mais il ne doit pas être intégralement annulé.

La BCE n’a-t-elle pas suscité  elle-même de fausses attentes par ses achats de titres d’emprunt et l’interprétation large de son mandat ?

Cela reste à savoir. J’ai toutefois toujours insisté sur ces risques. L’actuel programme d’achat de titres d’emprunt ne vise précisément pas les primes de risque.

Mario Draghi a fait tout ce qui était en son pouvoir durant la crise de l’euro pour préserver l’unité de l’union monétaire. En cas de nouvelle crise, jusqu’où la BCE pourrait-elle et devrait-elle aller ?

Notre tâche est de maintenir la stabilité des prix. Lors d’une crise, cela signifie aussi, par exemple, de mettre suffisamment de liquidités à disposition pour que notre politique monétaire continue d’agir. Mais les conditions pour une union monétaire stable dans la durée sont des finances publiques solides et des économies qui sachent s’adapter et faire face à la concurrence. La responsabilité en incombe aux dirigeants politiques, pas à la banque centrale.

Que doit-il se passer au niveau européen pour que la zone euro soit plus unie ?

Une leçon de la crise a été qu’il faut encore développer l’architecture de l’union monétaire. Des pas importants ont déjà été réalisés avec l’union bancaire et le mécanisme européen de stabilité. Quant à ce qu’il reste à faire, de nombreuses propositions qui sont actuellement sur la table visent à mettre plus de risques en commun sans que les États ne soient disposés à céder une part de souveraineté en échange. Une responsabilité sans contrôle me pose problème.

Auriez-vous une meilleure solution ?

Nous devrions d’abord discuter des domaines politiques dans lesquels l’effet transfrontalier est fort et qui peuvent donc être mieux réalisés ensemble au niveau européen. Ce sont par exemple la protection de l’environnement, la défense, la protection des frontières, la politique migratoire ou l’attitude face à la numérisation. Une fois que ces tâches seront définies, il sera temps de négocier un financement européen qui aura, probablement aussi, une fonction stabilisatrice au plan économique général. Mais il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs et commencer en parlant d’argent.

Un plan porte sur une garantie des dépôts au niveau européen. Est-ce réaliste d’attendre que les États acceptent en contrepartie, comme vous le revendiquez, une pondération de risque sur leurs titres d’emprunt ?

La très forte interconnexion entre les banques et les États a attisé le feu durant la crise. J’estime que le traitement des titres d’emprunt d’État dans les bilans des banques en fonction du risque est une condition préalable à toute garantie européenne des dépôts, comme l’est la résorption des charges du passé. Nous ne devons pas indirectement communautariser des problèmes budgétaires potentiels par une garantie européenne des dépôts. De plus, il est essentiel que la responsabilité commune soit limitée aux risques que l’on contrôle aussi en commun.

La crise financière a atteint son sommet il y a dix ans. Le monde est-il plus sûr aujourd’hui ?

Le système est devenu plus solide. Les banques ont davantage de fonds propres par exemple, et donc un coussin de sécurité plus épais. Nous discutons actuellement au sein du Conseil de stabilité financière si des lacunes existent dans la régulation et si les objectifs de régulation peuvent être atteints de manière efficace et avec le moins possible d’effets secondaires. Il n’existe cependant pas d’économie de marché sans crise. Le but est de les rendre moins probables et d’en atténuer les conséquences.

Dans ce contexte, comment jugez-vous la faible rentabilité des banques allemandes ?

La faible rentabilité s’explique entre autres par la très forte concurrence sur le marché bancaire allemand, concurrence qui peut avoir des effets positifs pour les clients sous la forme d’une offre meilleure et moins chère. L’environnement de taux bas pèse bien sûr, en ce moment, sur la rentabilité. Et il faut aussi s’interroger sur la pertinence de certains modèles d’activité. Au total, la faible rentabilité des banques les empêche de se doter de davantage de fonds propres.

Le ministre des Finances Olaf Scholz s’est récemment engagé en faveur de banques allemandes fortes et a évoqué une sorte de politique industrielle pour le secteur financier.

Je le comprends comme un plaidoyer en faveur de banques fortes et partenaires des entreprises allemandes actives à l’international. Il a tout à fait raison. Je serais par contre prudent de ne pas forcer des fusions pour des raisons politiques. Elles doivent avoir une logique entrepreneuriale. L’expérience n’a pas montré que l’intervention de l’État soit bénéfique.

La crise financière n’a été jugulée que par une coopération internationale. Une telle coopération est-elle encore imaginable aujourd’hui ?

La disposition à la coopération demeure élevée entre les banques centrales. Au niveau politique, la coopération internationale est certainement devenue plus difficile.

Comment ressentez-vous l’atmosphère  au niveau international ?

Le climat est peut-être devenu plus rude, mais je ressens aussi la volonté de beaucoup d’acteurs de renforcer la coopération internationale. Le conflit commercial avec les États-Unis encourage d’autres pays à réduire davantage les barrières commerciales entre eux. Je pense par exemple aux négociations entre l’Union européenne et le Japon ou le Mexique.

Les responsables politiques européens souhaitent voir l’euro jouer un rôle plus fort au niveau international, par exemple dans le règlement des contrats commerciaux.

Nous nous engageons pour que l’euro reste une monnaie stable acceptée par les citoyens et par les entreprises. Cela fait que l’euro est largement échangé au niveau international, qu’il sert de monnaie de réserve et qu’il est la deuxième monnaie la plus importante du monde après le dollar américain. Mais ce n’est pas un objectif de la politique monétaire.

Il est quand même absurde que certains contrats, dans le secteur aéronautique par exemple, soient conclus en dollars ?

Ce n’est pas un vote contre l’euro. La question de la monnaie dans laquelle sont libellés les contrats dépend souvent des particularités du secteur. La dimension globale du marché et les liens avec le secteur pétrolier favorisent le dollar américain dans le secteur aéronautique.

Que pensez-vous de l’idée du ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, de créer quasiment un système de paiement parallèle afin, par exemple, d’éviter l’effet des sanctions américaines envers l’Iran ?

Je comprends très bien la volonté du ministre Maas de ne pas accepter l’extra-territorialité des sanctions américaines. Le problème est toutefois que de nombreuses entreprises et banques ont, d’une manière ou d’une autre, des relations avec les États-Unis. Échapper aux sanctions américaines en créant un système parallèle pour les transactions financières me semble donc difficile.

Regardons un peu vers l’avant : êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste pour la zone euro ?

La situation politique mondiale actuelle montre que nous pouvons défendre nos intérêts au mieux en commun. Une union monétaire qui resterait une union de stabilité en fait partie. Cela demandera un grand effort – mais je suis confiant.


© Handelsblatt. Tous droits réservés.

[---label.default.toTheTop---]