Une politique monétaire et budgétaire expansionniste sera encore nécessaire pendant un certain temps Interview avec Bloomberg

17.04.2020 | Jens Weidmann DE EN

Propos de Jens Weidmann recueillis par Jana Randow.
Traduction: Deutsche Bundesbank

Les États du G20 se sont mis d’accord sur des allègements temporaires de la dette pour les pays les plus pauvres de la planète. Le FMI a approuvé la création d’une ligne de liquidités à court terme pour pallier à la pénurie en dollars des États-Unis. Est-ce que cela ne représente que le début de l’aide internationale mise à disposition pour lutter contre la pandémie de coronavirus ou est-ce que les négociations ont fait apparaître que les accords conclus cette semaine pourraient déjà être le dernier mot ?

Je me réjouis que les réunions du FMI et du G20 soient parvenues à des solutions concrètes qui contribueront à endiguer cette crise sans précédent. La communauté internationale a réussi en ces temps difficiles à envoyer un signal encourageant d’unité. La suspension temporaire du service de la dette est en effet essentielle pour permettre aux pays à faibles revenus d’utiliser leurs ressources limitées de manière ciblée pour prendre des mesures immédiates contre la crise. Le temps ainsi gagné peut alors être mis à profit pour analyser plus en détail la nécessité de prendre des mesures supplémentaires. Dans ce contexte, la transparence de la dette est particulièrement importante parce qu’elle sert notamment à évaluer la soutenabilité de la dette. La nouvelle ligne de liquidités à court terme est une facilité particulière pour les États membres du FMI disposant de très bons fondamentaux mais qui pourraient être soumis à une pression sur les liquidités. Je considère qu’il s’agit là d’un important complément aux instruments du FMI. Il est clair que la poursuite de la pandémie et l’évolution future de l’économie sont liées à une forte incertitude. C’est donc la raison pour laquelle les États du G20 et le Comité monétaire et financier international du FMI se sont déclarés prêts à étudier, le cas échéant, d’autres mesures.

Le FMI a également invité les États du G20 à soutenir la création de droits de tirage spéciaux supplémentaires, comme cela avait déjà été le cas lors de la crise financière en 2008. La France soutient fermement cette proposition et a évoqué un montant de 500 milliards de dollars des États-Unis. À ce jour, les États-Unis s’y opposent. Quelle est, selon vous, la bonne voie ?

Il existe des raisons valides pour chacune des argumentations. Il ne s’agit pas de savoir qui a raison mais d’évaluer l’efficacité et la pertinence d’une telle mesure. D’une part, l’augmentation des droits de tirage spéciaux créerait des liquidités pour les États membres du FMI – des liquidités dont de nombreux pays ont besoin d’urgence pour combattre les différents chocs déclenchés par la crise. D’autre part, les droits de tirage spéciaux sont un instrument plutôt rudimentaire étant donné que les moyens seraient attribués en fonction de la quote-part des différents États membres. Conformément aux statuts du FMI, uniquement des attributions générales à tous les États membres sont possibles dans le cas d’une nécessité mondiale de compléter les réserves monétaires existantes. Les liquidités nouvellement créées iraient donc en majeure partie dans les économies plus avancées et pas dans les pays qui en ont le plus besoin. Il existe des propositions sur la manière comment y remédier, mais elles apportent toutes leurs problèmes individuels, souvent de nature juridique. Nous devrions probablement faire face à des procédures de décision très fastidieuses, notamment en raison de la majorité nécessaire de 85 % des voix. J’estime néanmoins qu’il est en tout cas judicieux, à l’heure actuelle, de garder toutes les options ouvertes.

Les pays commencent actuellement à élaborer des stratégies de déconfinement. D’après ce que l’on entend dire, des restrictions devraient encore être maintenues jusque loin dans la seconde moitié de l’année. Pouvez-vous indiquer, après les entretiens que vous avez menés la semaine dernière, quelle est la probabilité que l’économie en Allemagne, dans la zone euro et dans le monde redémarrera encore cette année ? Comment jugez-vous le risque à la baisse ?

L’insécurité est actuellement extrêmement élevée. La poursuite de l’évolution économique dépendra largement de l’expansion de la pandémie et des mesures étatiques prises pour l’endiguer. Les différents pays et les différentes zones économiques ne sont pas tous touchés de la même manière par la pandémie. Ils diffèrent par ailleurs dans leurs structures économiques. Tout cela se répercutera dans l’évolution de l’économie. Avec ses récentes anticipations, le FMI peint un scénario plausible en principe. Il prévoit que la pandémie reculera au second semestre et que les restrictions pourront progressivement être assouplies. L’économie redémarrera elle aussi à ce moment. En même temps, le FMI attire l’attention sur d’importants risques à la baisse. La condition pour un assouplissement étendu des restrictions serait certainement d’empêcher, dans une large mesure, de nouvelles infections avec le Covid-19 et de pouvoir traiter la maladie. Un tel scénario est attendu au plus tôt l’année prochaine. L'Allemagne est maintenant sur le point de procéder à de premiers assouplissements prudents. D’autres pas sont considérés. Si l’on parvient à maintenir le couvercle sur le nombre d’infections, la performance économique augmentera de nouveau peu à peu. Mais pour l'Allemagne, une économie fortement intégrée dans la division internationale du travail, la situation dans les pays partenaires est également importante.

Il s’est avéré dans le passé que l'Europe avait toujours eu besoin d’une crise existentielle pour réaliser des progrès. Que cela signifie-t-il donc pour l’avenir du continent si l’Europe ne parvient pas à se mettre d’accord sur une réaction commune en matière de politique financière pour répondre à un choc externe d’une telle ampleur ? Le projet européen a-t-il échoué ? Quand, sinon maintenant, l’intégration budgétaire sera-t-elle renforcée ?

Tout d’abord, l’Europe dispose de mécanismes de résolution de crises qui peuvent être utilisés et aussi élargis. Par ailleurs, il existe maintenant une vaste et impressionnante impulsion budgétaire à laquelle participent tous les niveaux. Les ministres des Finances ont déjà signalé que d’autres mesures suivront afin de relancer la conjoncture en Europe une fois que la crise aura diminuée. Mais selon la construction de l’UE, le niveau national prédomine, il est aussi largement responsable de la politique économique et financière. Je pense que l’Europe n’a pas à se cacher en ce qui concerne sa réponse à la crise et je suis confiant quant à l’avenir du projet européen.

Les mesures de soutien jusqu’à présent annoncées sont probablement suffisantes pour soutenir l’économie pendant la période de confinement. Mais quelles autres mesures, notamment en ce qui concerne les dépenses publiques et les impulsions en matière de politique monétaire, seront nécessaires lorsque les commerces et les usines ouvriront de nouveau ? La BCE pourrait-elle octroyer des crédits sans passer par les banques directement là où les besoins existent, si elle parvient à la conclusion que les mesures de soutien étatiques n’atteignent pas l'économie ?

Il n’est pas possible à l’heure actuelle de prévoir de manière fiable si les mesures prises jusqu’à présent seront suffisantes. Nous devons tout d’abord maîtriser le Covid-19 sur le plan médical. Pour le développement économique, l’évolution de la pandémie et la durée du confinement seront essentielles, mais aussi le succès des mesures prises pour lutter contre des problèmes de liquidités et potentiellement de solvabilité des entreprises et des ménages. Une politique monétaire et budgétaire expansionniste sera en tout cas encore nécessaire pendant un certain temps. À l’inverse des guerres et des catastrophes naturelles, nous sommes beaucoup mieux à même de restreindre les dommages au potentiel de production aux moyens de mesures de crise sages, ce qui améliore les conditions pour la relance de l’économie. En ce qui concerne les mesures de l’Eurosystème, nous achetons avec les programmes d’achat de titres d’émetteurs privés – donc d’obligations sécurisées, de titres adossés à des actifs et d’emprunts d’entreprises autres que les banques – déjà concrètement des titres d’emprunt privés. Dans le cadre de ces mesures, nous intervenons, contrairement au programme d’achat de titres du secteur public (PSPP), directement sur le marché primaire. Les titres de banques publiques spécialisées dans le soutien des entreprises, telles que la KfW, sont acquis par l’Eurosystème sur le marché secondaire. Ainsi, la KfW octroie des crédits d’urgence rapides aux petites et moyennes entreprises. Je ne pense pas qu’un rôle encore nettement plus actif de l’Eurosystème soit nécessaire. Dans ce contexte, il convient également de tenir compte des structures de financement très différentes des économies. Alors que l’on observe aux États-Unis une très forte concentration sur les marchés des capitaux, nous avons en Europe plutôt affaire à des systèmes basés sur les banques. Les banques jouent en ce moment un rôle essentiel dans le transfert des fonds publics aux entreprises et salariés en difficulté.

Comme on peut le constater à partir de l’évolution des écarts de rendement des obligations, des tensions sont déjà en train de se former dans les pays de la périphérie européenne. Est-ce que cela est un signe que les gouvernements ne peuvent plus rien contribuer maintenant au soutien de l’économie et que la majeure partie des éventuelles mesures de sauvetage devra de nouveau – et ce, plus tôt que prévu – être supportée par la BCE ?

Non. La politique monétaire apporte dans le cadre de son mandat une vaste et importante contribution et continuera à jouer son rôle. Mais il est clair que dans cette situation, la responsabilité repose en particulier sur les autres domaines politiques. Il convient de donner un signal clair que les mesures nécessaires seront prises et que la viabilité budgétaire sera assurée à long terme. Il s’agit d’une part de la solidarité nationale et d’autre part de la solidarité internationale. Il est évident qu’une politique budgétaire extrêmement expansionniste ne peut pas être maintenue durablement. La pandémie nous montre justement l’importance d’une politique budgétaire viable. Par la suite, il s’agira dans tous les pays de retourner, en accord avec nos règles budgétaires, à une politique qui permettra de réduire les taux d’endettement très élevés et d’assurer l’acceptabilité sur les marchés des capitaux.

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