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Défis pour le modèle économique allemand

Défis pour le modèle économique allemand Discours tenu au congrès annuel des caisses d’épargne allemandes

16.05.2019 | Hamburg | Jens Weidmann DE EN

1 Introduction

Mesdames, Messieurs,

Il y a trois cents ans parut pour la première fois un livre qui compte aujourd’hui parmi les œuvres les plus imprimées de l’histoire.[1] Dans cet ouvrage, le fils d’un commerçant de Brême, du nom de Kreuznaer, décide de naviguer sur les mers. Réduit en esclavage, puis libéré, il acquiert une plantation au Brésil et échoue ensuite sur une île déserte. Vous connaissez tous ce personnage sous le nom de Robinson Crusoe.

Le récit du Britannique Daniel Defoe rencontra un succès immédiat. En Allemagne, un an après la publication de la version originale, quatre traductions différentes furent ainsi déjà disponibles et Defoe écrivit rapidement deux nouveaux romans.

Certes avec un important retard, une autre idée de Defoe fut également couronnée d’un grand succès. Dès 1697, il recommanda que tous les citoyens devraient, tant qu’ils seraient en bonne santé et travailleraient, confier une petite partie de leurs revenus entre de bonnes mains pour se constituer une prévoyance pour l’âge ou en cas d’accident. S’il existait dans chaque comté britannique une institution créée à cette fin, la pauvreté pourrait être évitée – au moyen d’une aide à l’autoassistance.

Mais une telle institution d’épargne ne vit pas le jour pour la première fois en Angleterre, mais à Hambourg, où fut créée en 1778 la « Ersparungsclasse der Allgemeinen Versorgungsanstalt », la première caisse d'épargne au monde. Organiser la conférence annuelle des caisses d’épargne à Hambourg signifie donc de retourner aux sources. Dans l’idée des caisses d'épargne se retrouve une conception essentielle de l’économie sociale de marché, à savoir de faire participer tous les membres de la société à la prospérité. Le libre accès aux marchés – dans ce cas aux services bancaires – y contribue et fait partie du modèle économique allemand.

Mais tous ne prévoient pas un avenir radieux à cette approche. Ainsi, l’hebdomadaire « The Economist » posa en février la question suivante : « Le modèle allemand est-il en fin de course ? », à laquelle les auteurs répondirent : « Il est temps de s’inquiéter. »[2] Selon eux, l’ouverture de l’économie allemande la rend particulièrement vulnérable à des conflits commerciaux. L’Allemagne serait insuffisamment préparée au défi de la digitalisation et en plus affectée par le vieillissement de sa population.

À l’inquiétude concernant la viabilité du modèle économique s’ajoutent des critiques. Un reproche souvent formulé est notamment celui que la croissance de l’économie allemande se fait au détriment d’autrui, ce qui serait prouvé par l’important excédent en compte courant qui deviendrait de plus en plus un prétexte pour le protectionnisme.

Mais ce n’est pas uniquement l’environnement extérieur qui paraît plus difficile. Des changements économiques sont également perçus comme une menace contre la cohésion interne de notre société. La politique monétaire doit notamment affronter le reproche que précisément avec ses mesures non conventionnelles, elle élargit encore davantage le fossé entre riches et pauvres. De plus, dans l’environnement des taux d’intérêt bas sont débattus les risques pour la stabilité financière et les charges pour les banques.

Le modèle économique allemand doit donc faire face à de multiples défis. Je me réjouis de pouvoir vous parler aujourd’hui de certains de ces défis.

2 Entre mondialisation et démondialisation

Mesdames, Messieurs,

« Robinson Crusoe » de Daniel Defoe n’est pas uniquement entré – en tant que premier roman de langue anglaise – dans l’histoire littéraire. Depuis le 19e siècle, il a maintes fois servi d’inspiration à des économistes, tels que le Français Frédéric Bastiat. Et aujourd’hui encore, Robinson sert dans les manuels de microéconomie parfois d’exemple d’une économie fictive unipersonnelle, qui doit produire elle-même tout ce dont elle a besoin pour vivre.[3] Mais le tout devient vraiment intéressant à partir du moment où « Vendredi » se joint à cette économie. Parce que leurs capacités, en ce qui concerne la pêche ou la culture de céréales, sont disparates, Robinson et Vendredi peuvent se concentrer sur leurs atouts et partager les fruits de leur travail. Ensemble, leurs conditions de vie sont donc bien meilleures que s’ils devaient tout faire chacun pour soi.

Cela illustre que l’ouverture et l’échange avec d’autres pays constituent un ingrédient essentiel dans la recette du succès de l’économie allemande. Ainsi, l’an passé, les entreprises allemandes ont exporté dans le monde entier des biens et des services d’une valeur d’environ 1 600 milliards d’euro. Cela correspond à presque la moitié du produit intérieur brut. Inversement, des marchandises d’une valeur de presque 1 400 milliards d’euros ont été importées d’autres pays.

Mais dans le cadre de la mondialisation, il n’est pas uniquement question d’échanger des marchandises. Il est souvent important d’être également actif sur place, c’est-à-dire sur les marchés locaux. En 2017, les entreprises allemandes étaient engagées à l’étranger avec des investissements directs à hauteur d’environ 1 200 milliards d’euros, dont plus de la moitié a été investi en dehors de l’UE. Cela stimule la croissance économique interne. En effet, des études montrent que des investissements à l’étranger entraînent également des investissements intérieurs.[4] Inversement, l’Allemagne comptait en 2017 presque 17 000 entreprises à participation étrangère, qui ont réalisé un chiffre d’affaire de 1 600 milliards d’euros et employé plus de 3 millions de personnes.

L’ouverture de l’économie allemande et son interdépendance internationale augmentent la prospérité de notre société et offrent aussi de nombreuses opportunités à nos partenaires.

Un gâteau plus grand ne signifie toutefois pas que chaque part devient plus grande. En effet, il est également avéré que le commerce international déplace les possibilités d’emploi et les salaires relatifs à l’intérieur d’une économie, créant ainsi des gagnants et des perdants.

Aux États-Unis, l’ouverture économique notamment à l’égard de la Chine a entraîné une réduction massive des emplois dans l’industrie manufacturière en raison du fait que des biens industriels ont dès lors pu être importés à des prix plus favorables. Les économistes parlent à ce sujet du « choc chinois ».[5] Certes, le commerce avec la Chine a également créé de nouveaux emplois – mais cependant pour la plupart hors de l’industrie et à d’autres endroits.

Selon des études, des emplois ont aussi été supprimés en Allemagne en raison de l’intensification du commerce avec la Chine et l’Europe de l’Est. Mais l’accès à de nouveaux marchés a également ouvert de nouvelles possibilités d’exportations et d’emplois dans l’industrie manufacturière elle-même.[6] En termes nets, plus de 400 000 nouveaux emplois industriels auraient été créés. Le choc chinois a donc eu un effet positif en Allemagne.

Toutefois, ce chiffre net peut aussi cacher des effets disparates sur les secteurs, les régions et les individus. Il importe de permettre au plus grand nombre possible de personnes de profiter des chances offertes par les nouveaux marchés et les nouvelles technologies. Mais on ne le répétera jamais assez : tout cela passe par la formation.

Compte tenu de l’excellent état du marché du travail allemand, le secrétaire général de l’OCDE, Ángel Gurría, a déclaré récemment : « Tout le monde voudrait être l’Allemagne. »[7] La bonne performance en comparaison internationale est notamment le résultat des réformes des années antérieures. Pour l’avenir, il sera important d’avoir non seulement un marché du travail souple, mais aussi une infrastructure performante. Je perçois un retard de l’Allemagne en particulier dans le domaine des réseaux digitaux. Nous avons également besoin d’un système fiscal et de transferts adéquats pour atténuer les inégalités sociales, tout en veillant à ce qu’en comparaison internationale, la charge fiscale des entreprises ne devienne pas trop élevée. Et en raison de la réforme fiscale aux États-Unis, mais aussi des allégements fiscaux accordés par certains pays voisins européens, l’attractivité de l’Allemagne s’est relativement détériorée.

Le repli sur soi au lieu de l’ouverture serait par contre la plus mauvaise réaction aux défis et bouleversements économiques. Des calculs sur modèle réalisés par la Bundesbank montrent par exemple qu’avec l’introduction de nouveaux droits de douane, les États-Unis courent le risque de nuire notamment à leur propre économie.[8] En effet, des prix plus élevés signifient une baisse du pouvoir d’achat des consommateurs américains. Des représailles douanières exercées par d’autres pays devraient encore davantage affaiblir l’économie et le commerce mondiaux. Les guerres commerciales ne connaissent que des perdants.

Ce que cela signifie est esquissé par le litige commercial entre les États-Unis et la Chine. Rien que les barrières commerciales déjà décidées pourraient, selon un calcul de la Bundesbank, réduire la performance économique des deux parties à moyen terme de respectivement 0,5 pour cent et le commerce mondial de 1 pour cent.[9] Dans ces prévisions sont déjà inclus les effets à moyen terme des tarifs douaniers introduits la semaine dernière par les États-Unis. Dans la pratique, le commerce mondial a déjà sensiblement baissé au tournant de 2018/2019. Une nouvelle escalade serait par conséquent néfaste à la conjoncture – surtout aux États-Unis.

Selon les calculs sur modèle, l’Allemagne serait également touchée, mais dans une moindre mesure. Personne ne devrait se faire d’illusions quant à la possibilité que l’économie pourrait, par le biais d’un détournement des flux commerciaux, profiter dans son ensemble de ce conflit. La menace des États-Unis d’imposer des droits de douane supplémentaires sur les importations d’automobiles est toujours d’actualité. Une telle mesure serait lourde de conséquences pour les constructeurs allemands qui ont exporté en 2018 vers les États-Unis des véhicules et des composants de véhicules d’une valeur de 27 milliards d’euros.

C’est dans ce contexte qu’apparaît clairement ce qui est souvent ignoré, à savoir l’importance d’une Europe forte. L’UE a entamé au cours des dernières années des négociations commerciales avec différents pays tels que le Canada, le Mexique ou le Vietnam. L’accord de libre-échange avec le Japon est entré en vigueur le 1erfévrier.

Mais il ne s’agit pas uniquement pour nous, Européens, de défendre nos propres intérêts à la table des négociations. Les accords bilatéraux ne remplacent pas le système commercial multilatéral basé sur des règles. L’ordre commercial mondial doit par conséquent être préservé et développé.

Notre marché intérieur commun est tout aussi important que l’ouverture de l’Europe vers l’extérieur. Il stimule la concurrence et la productivité, apporte des prix moins élevés et une plus grande diversité de produits. La prospérité de l’Europe a ainsi sensiblement augmenté. Des études récentes menées par différents économistes indiquent que rien que par l’extension du commerce, le marché intérieur a amélioré la performance économique au sein de l’UE d’environ 2,5 % à 4,5 %.[10]

Le marché intérieur permet par ailleurs aux entreprises de profiter d’économies d’échelle. Cela devrait aussi s’avérer important dans la mesure où il s’agit de relever le défi de l’économie numérique. Des progrès substantiels vers un marché unique numérique ont déjà été réalisés, par exemple en ce qui concerne la protection des données ou l’interdiction générale du blocage géographique. Somme toute, la Commission européenne estime que le marché unique numérique pourrait entraîner une poussée de la croissance comparable à celle due aux étapes d’intégration jusqu’alors réalisées dans le domaine des biens et des services.[11]

Le droit européen de la concurrence et son application stricte par la Commission ont largement contribué au succès actuel.[12] Cela ne devrait pas être caché par le débat des derniers mois sur le contrôle des concentrations.

Lorsque se font entendre dans l’opinion publique des appels à protéger les entreprises par des mesures protectionnistes et que ceux-ci sont liés à la promesse d’une amélioration de la situation économique, cela me rappelle un peu la pétition qu’avait rédigée Frédéric Bastiat en 1845 :[13] dans cet écrit, les fabricants de bougies ainsi que tous les autres fabricants ayant affaire avec l’éclairage se plaignirent de la concurrence déloyale d’un concurrent trop puissant. Celui-ci reprendrait le marché local au moyen de prix exceptionnellement bas. Si l’on parvenait à interdire son éclairage par la loi, cela augmenterait la demande en bougies et tout ce qui y est associé. L’agriculture se développerait pour produire davantage de suif et d’huile végétale, une flotte serait construite pour la pêche à la baleine et finalement toute l’économie en profiterait. Vous l’avez peut-être deviné : le concurrent dont se plaignaient les fabricants de bougies était le soleil. Et la loi devait prescrire de masquer toutes les fenêtres pour qu’aucune lumière ne pénètre de l’extérieur dans les maisons.

Malgré tout le scepticisme que nous pouvons éprouver à l’égard du protectionnisme, il ne faut pas ignorer que l’ordre commercial mondial doit être modifié afin de protéger la propriété intellectuelle et de permettre une concurrence équitable.

3 L’excédent en compte courant

Mesdames, Messieurs,

Des mesures protectionnistes sont parfois justifiées par un renvoi aux déséquilibres globaux. Les différents pays profiteraient inégalement du commerce international, ce qui se traduirait par des excédents et des déficits marqués et persistants dans les comptes de transactions courantes. Le lauréat américain du prix Nobel, Robert Solow, illustra un jour de manière très plastique le manque de perspicacité dans l’observation des soldes commerciaux bilatéraux : il indiqua qu’il avait un déficit chronique par rapport à son coiffeur, puisque celui-ci ne lui achetait jamais rien.[14] Les comptes de transactions courantes ne sont justement par principe ni un vice ni une vertu. 

L’excédent en compte courant de l’Allemagne est le résultat de nombreuses décisions en matière d’épargne et d’investissement dans le pays ou à l’étranger, derrière lesquelles se trouvent des processus d’économie de marché qui n’offrent que peu de points d'ancrage pour une correction en matière de politique économique. Certains politiciens misent sur une augmentation des droits de douane pour réduire les soldes des transactions courantes. Mais cet espoir pourrait s’avérer être en vain, comme le suggèrent nos analyses. De nouveaux droits de douane devraient certes diminuer les importations, mais en même temps les exportations devraient également souffrir d’un affaiblissement de la demande extérieure. Par ailleurs, différentes mesures comme un dégrèvement fiscal ou une augmentation des dépenses publiques ne déplaceraient pas sensiblement le solde des transactions courantes. C’est ce qui ressort de calculs internes de la Bundesbank menés à partir de différents modèles, et le Comité consultatif scientifique auprès du ministère fédéral de l’Économie est récemment parvenu à une conclusion similaire.[15]

Néanmoins, l’excédent en compte courant allemand est très élevé. Par rapport à la performance économique, il a atteint en 2015 un pic de 8,5 %. Depuis, celui-ci a certes sensiblement baissé, mais avec une valeur de 7,25 %, il a encore dépassé l’an dernier le seuil de 6 % sur lequel la Commission européenne se base pour constater un déséquilibre macroéconomique. La question de savoir dans quelle mesure un tel solde est viable à long terme est donc justifiée.

L’excédent en compte courant reflète toutefois de nombreux facteurs, notamment externes.[16] Un moteur essentiel du développement depuis le début du millénaire fut la croissance des économies réalisées par la croissance de l’épargne des entreprises. Selon une étude de la Bundesbank, une des raisons pour cela était le fait qu’une proportion plus faible des bénéfices fut versée aux propriétaires des entreprises.[17] Le but était vraisemblablement de renforcer la base de fonds propres des entreprises compte tenu d’un endettement relativement élevé. Les raisons pour l’épargne accrue des entreprises ne sont toutefois pas encore entièrement élucidées.

Une chose est claire : un excédent en compte courant indique qu’une économie exporte davantage de services qu’elle n’en importe. En même temps, il signifie que le pays épargne plus qu’il n’investit, ce qui permet à une autre économie d’investir davantage qu’elle n’épargne. Étant donné que sont créées ainsi des créances et des dettes, des biens actuels sont échangés contre des biens futurs. Prenons l’exemple de Robinson et de Vendredi : lorsque Robinson sème des céréales, il a passé la journée dans les champs, mais n’a tout d’abord rien dans son assiette le soir. Lorsque Vendredi pêche la journée et partage avec Robinson sa prise, tous deux ont de quoi manger et Robinson peut plus tard « payer » Vendredi avec du pain.

L’échange entre présent et futur peut autant profiter aux deux que le commerce simultané et peut tout aussi bien être motivé par des avantages comparatifs de production. Cela vaut notamment lorsque les pays ont différentes perspectives démographiques ou un niveau de développement économique divergent. Dans la mesure où l’excédent d’épargne allemand est massivement investi à l’étranger, des opportunités de croissance et des emplois y sont créés.

Le changement démographique signifie pour l’Allemagne par exemple que, alors qu’aujourd’hui, le ratio entre personnes en âge de travailler et personnes de plus de 65 ans est un peu moins de trois contre un, il ne sera qu’un peu plus de deux contre un en 2030. Compte tenu de cette évolution, il est certainement judicieux d’échanger quelques biens actuels contre des biens futurs. Selon des calculs sur modèle réalisés par la Bundesbank, le changement démographique joue effectivement un rôle important pour l’excédent en compte courant allemand depuis le début du millénaire. Mais il ne peut pas l’expliquer entièrement.

Dans la pratique, le vieillissement de la population entraînera une lourde charge pour nos systèmes de sécurité sociale et le budget de l’État. Une conception durable du système de retraites signifie également d’assurer un juste équilibre entre les générations. L’humoriste américain Groucho Marx aurait peut-être eu une vision différente des choses, puisqu’il déclara un jour : « Pourquoi devrais-je me soucier de la postérité ? Est-ce que la postérité a jamais fait quelque chose pour moi ? » Malgré cela, nous ne devrions pas actionner trop fortement les quatre leviers essentiels du système de retraites – niveau des retraites, taux de cotisation, subvention de l’État et âge de départ à la retraite. Mais aucun de ces facteurs ne devrait non plus être déclaré sacro-saint. Cela vaut notamment pour un relèvement de l’âge du départ à la retraite.

4 L’environnement de taux d’intérêt bas

4.1 Effets de répartition de la politique monétaire

Mesdames, Messieurs,

Le changement démographique en Allemagne et ailleurs augmente l’épargne et est ainsi considéré comme étant une des raisons pour la tendance, sur le long terme, à la baisse des taux d'intérêt réels au cours des dernières décennies.[18] De plus, les taux d'intérêt réels ont été abaissés au cours des dernières années par les banques centrales. En effet, la hausse des prix intérieurs était et demeure faible en conséquence tardive de la crise. Afin de garantir que l’inflation correspond à moyen terme à l’objectif d'inflation, la politique monétaire a pris une orientation particulièrement expansive – également par des mesures non conventionnelles telles que les programmes d’achats de titres.

Je peux très bien comprendre le mécontentement de beaucoup d’épargnants quant à cet environnement de taux bas. Et je prends aussi très au sérieux les craintes concernant d’éventuels effets de répartition, en particulier des mesures non conventionnelles de politique monétaire. Ainsi, il est craint que les programmes d’achats des banques centrales aient notamment entraîné une hausse des cours des actions et des prix de l'immobilier. Cela serait surtout bénéfique aux ménages ayant un important patrimoine, vu qu’ils détiennent en général des actions et sont propriétaires immobiliers.

Dans ce contexte, la Bundesbank a analysé il y a quelque temps la littérature pertinente.[19] La recherche a certes tendance à démontrer que les mesures non conventionnelles de politique monétaire ont renforcé à court terme les inégalités de richesse par le biais de prix d’actifs plus élevés. Mais cet impact est moins évident à moyen ou à long terme. Dans ce domaine, la recherche n’en est qu’à ces débuts et ses conclusions doivent être interprétées avec précaution. Somme toute, elle ne peut toutefois pas renforcer la thèse selon laquelle les mesures dans le cadre d’une politique monétaire expansive auraient augmenté les inégalités.

Cela est confirmé par une étude récente de la Bundesbank sur l’évolution du patrimoine des ménages en Allemagne.[20] L’analyse de l’inégalité de la répartition du patrimoine ne fait pas apparaître une tendance claire pour la période entre 2014 et 2017. L’évolution économique favorable a plutôt contribué à une augmentation générale du patrimoine. Cette étude, limitée à une simple description, ne permet certes pas de tirer des conclusions sur les facteurs sous-jacents. Mais si l’orientation extraordinairement expansive de la politique monétaire avait fortement élargi le fossé entre les personnes fortunées et moins fortunées en Allemagne, cela serait probablement apparu dans l’image globale.

Par ailleurs, les mesures non conventionnelles devraient – à l’instar de la politique classique en matière de taux d’intérêt – plutôt avoir réduit la répartition inégale des revenus. Sans ces mesures, la croissance macroéconomique aurait sans doute été plus faible, la création d’emploi plus lente et la baisse du taux de chômage moins marquée. Des revenus plus élevés, qui sont bien sûr pour l’essentiel expliqués par d’autres facteurs que la politique monétaire, permettent à leur tour aux ménages d’augmenter leur effort d’épargne sans devoir restreindre leur consommation. Cela pourrait être une raison pour la hausse également des petits patrimoines au cours des dernières années.

Il est intéressant de noter que la part des ménages qui n’étaient pas en mesure d’épargner faute de moyens financiers a reculé de 4 points de pourcentage. Cela devrait être largement attribuable à la bonne évolution du marché du travail. Somme toute, la part des ménages qui épargnent régulièrement a également augmenté entre 2014 et 2017 de 4 points de pourcentage, de 59 % à 63 %, un effort d’épargne supplémentaire pouvant être dû à la crainte d’une prévoyance retraite insuffisante.

4.2 Stabilité financière et banques

La longue phase de taux d’intérêt bas n’a en tout cas pas affaibli la propension à épargner. Mais il est clair que la politique monétaire expansive entraîne des risques et des effets secondaires. Ainsi, certains acteurs sur les marchés financiers pourraient avoir tendance dans un environnement de taux bas de prendre davantage de risques en quête d’un meilleur rendement. Avec le temps, des risques pour la stabilité financière pourraient s’accumuler.

La crise financière nous a montré de manière douloureuse que des problèmes dans le système financier peuvent rapidement s’étendre à l’économie réelle et l’évolution de l'inflation. Lorsque des déséquilibres financiers compromettent la stabilité des prix, la politique monétaire n’a pas le droit de rester inactive. Mais son regard doit toujours porter sur l’objectif de la stabilité des prix dans la zone euro. Il appartient à la politique macroprudentielle d’assurer la stabilité financière.

En Allemagne, la hausse du patrimoine privé entre 2014 et 2017 est due en partie à l’augmentation des prix de l’immobilier résidentiel. Et en 2018 les prix de l'immobilier ont poursuivi leur forte hausse : selon nos calculs (établis sur la base des données de la société bulwiengesa AG) avec un taux de 8,5 % dans les villes et donc à un rythme similaire à celui des années précédentes.[21] Pour l’Allemagne, cette hausse s’explique largement par des facteurs de l’offre et de la demande. Dans les villes, les prix étaient – selon des estimations de la Bundesbank – toujours entre 15 % et 30 % au-dessus du niveau qui semble justifié par des facteurs économiques et démographiques à plus long terme.

Des niveaux d’évaluation élevés pour l’immobilier résidentiel ne sont pas en soi problématiques dans la perspective de la stabilité financière. Il importe plutôt de savoir dans quelle mesure le système financier serait capable d’absorber des corrections de prix abruptes.

Notamment pour les banques de taille réduite ou moyenne, le financement de l’immobilier résidentiel constitue une partie importante de leurs opérations de crédit. Dans son dernier rapport sur la stabilité financière, la Bundesbank est parvenue à la conclusion que les normes d’octroi de crédit n’ont pas été fondamentalement assouplies, mais que surtout des banques de taille réduite ou moyenne sont confrontées à des risques de variation des taux d'intérêt élevés.[22] De nombreux clients des banques ont profité des taux bas pour prolonger la période de fixation du taux d’intérêt de leurs crédits, notamment en ce qui concerne les crédits pour l’immobilier résidentiel.

Du côté des banques, l’écart dans la période de fixation du taux d’intérêt entre les dépôts remboursables à court terme et les crédits à long terme s’élargit donc encore davantage. En cas de hausse brutale des taux d’intérêt, les coûts de refinancement augmenteraient immédiatement, alors que les revenus d’intérêts ne progresseraient que lentement.

Je suis conscient du fait que beaucoup d’entre vous sont plutôt préoccupés par le scénario inverse d’un maintien des taux bas. Plus la phase de taux d’intérêt bas dure, plus elle devrait grever les banques qui – comme la plupart d’entre vous – génèrent leurs revenus surtout par des opérations de dépôt et de crédit classiques. Dans une certaine mesure, la situation rappelle les dangers auxquels est confronté un plongeur en eau profonde. S’il remonte trop vite, la perte soudaine de pression peut entraîner la maladie des plongeurs. Mais s’il reste trop longtemps sous l’eau, il risque d’être à court d’oxygène.

Le test de résistance réalisé actuellement par la Bundesbank et l’Office fédéral allemand de surveillance du secteur financier (BaFin) auprès des banques allemandes de taille réduite et moyenne concernant la rentabilité dans le contexte des taux d’intérêt bas est encore en cours. Mais les années précédentes ont déjà montré que la pression sur les marges d’intérêts augmente. L’excédent d'intérêts des banques allemandes (au sens strict) a reculé en 2017 de 7 % à 71 milliards d’euros.[23] Or, une faible profitabilité peut devenir également un problème pour la stabilité financière.

Dans ce contexte, les montants versés par le secteur bancaire à l’Eurosystème dans le cadre des taux d’intérêt négatifs ne jouent qu’un rôle secondaire, étant donné que par rapport à l’excédent d'intérêts des banques, ces montants sont restreints. Dans cette mesure, les allégements potentiels suite à un échelonnement des intérêts, tel qu’il est discuté actuellement, aurait certes un effet sensible, mais finalement limité. De plus, cette discussion a reporté dans le temps les attentes d’une normalisation en matière de politique monétaire. Cela devrait, pris à part, encore davantage grever les banques, l’effet net pouvant alors également être négatif.

Lorsqu’il s’agit d’augmenter leur profitabilité, les établissements bancaires doivent eux-mêmes agir. Du point de vue de la politique monétaire, il est plutôt question de savoir si les contraintes des banques dues à l’environnement de taux bas perturbent ou même empêchent la transmission d’impulsions de politique monétaire.

En effet, la tâche de la politique monétaire consiste à assurer la stabilité des prix. C’est pourquoi elle doit réagir face à la faible pression intérieure sur les prix dans la zone euro. Mais cela signifie aussi de poursuivre la normalisation en matière de politique monétaire et de ne pas la repousser inutilement dès lors que les prévisions en matière de prix le permettent.

5. Conclusion

Mesdames, Messieurs,

La vie de Daniel Defoe fut tout sauf stable. Initialement prévu de devenir prêtre, il devint commerçant indépendant, fabricant de tuiles, journaliste, éditeur de journal et écrivain, mais aussi agent secret, dissident politique et détenu. Il ne fut pas non plus durablement riche – selon ses propres propos, il fut au cours de sa vie treize fois riche puis de nouveau pauvre.

Ce furent peut-être ces hauts et bas qui marquèrent ses idées et ses œuvres et les rendirent précieuses pour les générations suivantes. Robinson Crusoe et les autres héros des romans de Defoe ne sont pas des figures mythiques ou historiques, mais des personnes ordinaires qui affrontent les vicissitudes de la vie. Ses soucis quant à la misère des citoyens fut aussi le noyau de son idée de caisse d’épargne.

En même temps cela nous rappelle ce qu’a fait la force du modèle économique allemand – et pourra également en faire la force à l’avenir. En effet, il n’est pas uniquement essentiel d’avoir une économie concurrentielle ancrée dans les régions et des petites et moyennes entreprises fortes et fermement intégrées en Europe. Ce qui compte, c’est aussi et surtout une large participation à la prospérité de la société, ce à quoi les caisses d’épargne contribuent.

 Je vous remercie de votre attention.

Notes de bas de page:

  1. H. Hofmann (2019), „Robinson Crusoe ist der grösste Überlebenskünstler“, Neue Zürcher Zeitung online du 12 janvier 2019, https://www.nzz.ch/gesellschaft/der-erfolgreichste-roman-der-welt-robinson-crusoe-ist-300-jahre-alt-jedem-seinen-robinson-der-groesste-ueberlebenskuenstler-ld.1446391
  2. The Economist (2019), „Time to worry”, 9 février 2019.
  3. H. Varian (1996), „Intermediate Microeconomics“, 4e édition, W. & W. Norton & Company, p. 522 ss.
  4. S. Goldbach, A. J. Nagengast, E. Steinmüller et G. Wamser (2019), The effect of investing abroad on investment at home: on the role of technology, tax savings and internal capital markets, Journal of International Economics, vol. 116, p. 58-73.
  5. D. H. Autor, D. Dorn et G. H. Hanson (2016), The China Shock: Learning from Labour-Market Adjustment to Large Changes in Trade, Annual Review of Economics, vol. 8, p. 205-240.
  6. W. Dauth, S. Findeisen et J. Suedekum (2014), „The Rise of the East and the Far East: German Labor Markets and Trade Integration”, Journal of the European Economic Association, décembre 2014, p.1643-1675.
  7. D. Siems (2019), „Jeder möchte Deutschland sein“, Die Welt, 26 avril 2019.
  8. Deutsche Bundesbank (2017), Zur Gefahr protektionistischer Tendenzen für die Weltwirtschaft, Rapport mensuel, juillet 2017, p. 79-95.
  9. Deutsche Bundesbank (2018), „Zu den möglichen weltwirtschaftlichen Folgen des Handelskonflikts zwischen den USA und China“, Rapport mensuel, novembre 2018, p. 12-14.
  10. G. Moin et D. Ponattu (2019), „Ökonomische Effekte des EU-Binnenmarktes in Europas Ländern und Regionen“, Fondation Bertelsmann; T.Mayer, V. Vicard et S. Zignago (2018), „The cost of non-Europe”, CEPII Working Paper; G. Felbermayr, J. K. Gröschl et I. Heiland (2018), „Undoing Europe in a new quantitative trade model”, Ifo Working Paper.
  11. Commission européenne (2015), „A Digital Single Market Strategy for Europe – Analysis and Evidence”,
  12.  SWD(2015) 100 final.
  13. G. Gutiérrez et T. Philippon (2018), How EU Markets Became More Competitive Than US Markets: A Study of Institutional Drift, NBER Working Paper 24700.
  14. C. F. Bastiat (1845), „Petition of the Manufacturers of Candles, Waxlights, Lamps, Candlelights, Street Lamps, Snuffers, Extinguishers, and the Producers of Oil, Tallow, Resin, Alcohol, and, Generally, of Everything Connected with Lighting”, Economic Sophisms – First Series.
  15. P. Passell (1994), „Economic Watch; Big Trade Deficit With Japan: Some Think It's No Problem”, The New York Times, 15 février 1994.
  16. Bundesministerium für Wirtschaft und Energie (2019), „Wirtschaftspolitische Probleme der deutschen Leistungsbilanz“, Gutachten des Wissenschaftlichen Beirats beim Bundesministerium für Wirtschaft und Energie.
  17. Deutsche Bundesbank (2019), „Die Triebkräfte der deutschen Nettoexporte aus Sicht eines DSGE-Modells“, Rapport mensuel, mars 2019, p. 19-21
  18. Deutsche Bundesbank (2019), „Zur Entwicklung der Ausschüttungsquote der Unternehmen in Deutschland“, Rapport mensuel, mars 2019, p. 24-27.
  19. G. Ferrero, M. Gross et S. Neri (2019), „On secular stagnation and low interest rates: Demography matters”, International Finance, p. 1-17.
  20. Deutsche Bundesbank (2016), „Verteilungseffekte der Geldpolitik“, Rapport mensuel, septembre 2016, p. 15‑38.
  21. Deutsche Bundesbank (2019), „Vermögen und Finanzen privater Haushalte in Deutschland:
  22.  Ergebnisse der Vermögensbefragung 2017“, Rapport mensuel, avril 2019, p. 13‑44.
  23. Deutsche Bundesbank (2019), „Die Preise für Wohnimmobilien in Deutschland im Jahr 2018“, Rapport mensuel, février 2019, p. 55-57.
  24. Deutsche Bundesbank (2018), „Die Risikolage des deutschen Finanzsystems”, Rapport sur la stabilité financière 2018, p. 81 ss.
  25. Deutsche Bundesbank (2018), „Die Ertragslage der deutschen Kreditinstitute im Jahr 2017”, Rapport mensuel, septembre 2018, p. 31-68.